Claire Despagne mériter salaire
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Claire Despagne : Salaire, horaires… Analyse des propos polémiques

Après les propos polémiques de Claire Despagne, entrepreneure et fondatrice de D+ For Care, la question du salaire et de la méritocratie qui tourne autour de cette rémunération peut se poser. Jean Pralong, professeur à l’EM Normandie, nous apporte son éclairage sur ce sujet.

 

Il y a quelques mois, le discours d’un haut cadre de JP Morgan nous interpellait sur un sujet. Il indiquait qu’il fallait travailler 72 heures par semaine pour maîtriser son métier. Il se basait alors sur la règle des 10 000 heures. Cette dernière se base sur une étude qui fait ressortir un phénomène intéressant : les meilleurs élèves de l’Académie musicale Berlin-Ouest ont en général passé 10 000 heures sur leur violon avant de maîtriser leur instrument.

Malgré tout, pour beaucoup d’observateurs indépendant, travailler 12 heures par jours, 6 jours sur 7, n’est pas un moyen viable de faire ses armes en entreprise. Certains décrivent même ces conditions de travail en les qualifiants « d’inhumaines ».

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Un salaire doit-il forcément se mériter ?

Il faut en effet reposer les bases du salaire et notamment des raisons pour lesquelles un employé touche une rémunération à la fin de chaque mois. Un salaire n’est ni plus ni moins qu’une contribution financière qui « récompense » un salarié qui a participé à la croissance d’une entreprise ou à sa création de valeur. Pour Dominique Girardot, enseignante en philosophie, « la rémunération au mérite porte atteinte à la réalité sociale et politique du travail (…) Non seulement elle défait ainsi les liens politiques de la solidarité affirmée pour réguler la réalité concrète du travail, mais elle va jusqu’à défaire les liens sociaux de la nécessaire collaboration dans le travail. »

Ainsi, il est important de noter qu’à partir du moment où les missions sont remplies, le salaire ne se mérite pas, mais est une conséquence logique du travail fourni et des efforts déployés par le salarié. Néanmoins, il convient toutefois de se pencher sur les salaires indexés sur les performances. Nombreux sont les business developers à avoir une part de variable dans leur rémunération afin de les pousser à surpasser leurs performances.

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Travailler 80h par semaine : Une demande légitime de l’employeur ?

La phrase exacte prononcée par Claire Despagne est la suivante : « Dans le monde dans lequel je vis, si je ne travaille pas 80 heures par semaine, il y a très peu de chances que j’aies mon appartement, une résidence secondaire et peut-être une autre après. » Est-ce normal de demander autant d’heures de travail à son salarié ? Pour Jean Pralong, il y a deux réponses à apporter. « La première est légale, c’est une réponse de RH : le droit du travail ne permet pas de demander à ses salariés de travailler 80 heures par semaine. »

Cependant, le professeur de l’EM Normandie indique que la réalité n’est pas aussi tranchée. « Bien sûr, c’est illégal et si un inspecteur du travail passait par-là… Mais il faut se poser la question de l’équité. Les salariés peuvent travailler 80 heures par semaine, s’ils sont d’accord avec cela. Mais il faut que cette relation soit perçue comme étant équitable et la rétribution monétaire ou autre (apprentissage, reconnaissance) doit être à la hauteur de cette charge de travail. Cependant, si le salarié se plaint, c’est que cette relation n’est pas équitable. »

Ainsi, un employeur ne peut légalement vous demander de travailler 80 heures par semaine. En revanche, un salarié peut, de son plein gré, dépasser de ses horaires hebdomadaires, dès lors qu’il sent que l’entreprise lui donne autant que ce qu’il apporte.

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Les prétentions salariales des jeunes diplômés sont-elles « dingues » ?

Dans son interview, Claire Despagne indique que « les écoles de commerce, par lesquelles je suis passée, bourrent le crâne à leurs étudiants, en leur disant qu’à sortie d’école de commerce ils peuvent avoir des premiers salaires bruts annuels à 45 000€… Et donc vous avez des étudiants, moi j’interviewe des jeunes femmes de 22 ans, de 21-22 ans, qui me disent, moi en-dessous de 45 000€ je viens pas. » À cette déclaration, l’intervieweuse répond étonnement « le marché est assez dingue ». Mais le marché est-il vraiment dingue ou les deux interlocutrices de cette interview sont-elles déconnectées de la réalité du marché ?

Rappelons que Claire Despagne est sortie de l’EDHEC, une école du top 4 française qu’elle cite en exemple, et que la rémunération, à la sortie d’une école de commerce, est en moyenne de 40 766€ en 2021, avec primes, d’après l’enquête insertion 2021 de la Conférence des Grandes Écoles. Jean Pralong explique : « On fait une école de commerce pour pouvoir demander un tel salaire. À quoi cela servirait-il sinon ? Une business school de ce niveau là coûte plus de 10 000€ l’année. C’est un investissement dans son capital humain. Quand on fait une école de commerce, on n’est pas gratuit, d’autant qu’on sait que le retard pris en matière de rémunération en début de carrière ne se rattrape jamais. »

Ainsi, il semblerait que la fondatrice de D+ For Care ait une vision biaisée du marché du travail et de la réalité des salaires proposés effectivement aux diplômés d’écoles de commerce, notamment aux alumni des établissements qui trustent le top 5.

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Salaire : Quand le pouvoir est entre les mains des candidats

En réalité, Claire Despagne déplore les prétentions salariales des jeunes diplômés que l’hôte du podcast décrit comme « dingues ». Néanmoins, aujourd’hui, le marché du travail est clairement favorable pour les jeunes diplômés. « Le marché n’est pas du tout déconnant et il faut se faire à l’idée qu’on a 10% d’actifs en moins par rapport aux autres pays de l’OCDE. Mécaniquement, les candidats sont rares et jouent leur carte », explique Jean Pralong.

Le professeur de l’EM Normandie explique que le monde du travail vit par cycles qui sont tantôt favorables aux entreprises, tantôt aux candidats. « Quand c’était la crise, qu’il y avait du chômage chez les cadres, les organisations ne se plaignaient pas d’avoir trop de choix… Il y a une réalité démographique. Cette période est défavorable aux entreprises. Soit on attire les gens en essayant de savoir ce qu’on peut leur apporter, soit on râle, mais ça ne va pas résoudre le problème ! », commente Jean Pralong.

L’enseignant-chercheur va même plus loin. Pour lui, c’est aux entreprises de séduire les candidats et de mettre en avant leurs atouts pour s’assurer de recruter les meilleurs talents. « Une situation de pénurie, c’est l’occasion pour les DRH et dirigeants de s’occuper de sujets comme les attentes des candidats, des salariés, la question du sens ou de l’éthique. Un recruteur habitué à être celui qui choisit doit désormais se positionner comme un commercial. »

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Quid du taux de chômage dans les années 90 ?

Dans cette interview, Claire Despagne indique qu’il y a une colère légitime de la part des jeunes diplômés qui arrivent après ce qu’elle décrit comme un âge d’or pour l’emploi. Elle précise qu’il était beaucoup plus facile de rencontrer le succès professionnel pour ses parents, dans les années 80 et 90, arguant qu’il suffisant de n’être « pas trop débile » pour avoir sa PME.

Là encore, une rapide recherche suffit à prouver que Claire Despagne est loin de la réalité du marché du travail. À la fin des années 80, le monde souffre d’un taux de chômage important, un phénomène qui touche tous les pays du monde. En France, en 1990, le taux de chômage ne faut qu’augmenter. Le journal Les Échos précise que « les reprises d’emploi ont diminué de 16,1% sur un an. Les premières entrées sur le marché du travail et les reprises d’activité ont elles aussi chuté (respectivement de -3,6% et de -9,3%), ce qui peut refléter un certain découragement de la population. »

Entre 1975 et 1997, le taux de chômage en France est passé de 3% à 11%. En 1993, François Mitterrand dira même, alors que le pourcentage de chômeurs au sein de l’Hexagone atteint les 10,8%, « en matière de lutte contre le chômage, tout a été essayé et tout a échoué. »

À dire vrai, l’âge d’or de l’emploi est plus en 2022, où le taux de chômage est passé de 9,5% au troisième trimestre de 2017 à 7,3% au premier trimestre 2022. Si on prend les données en valeurs absolues, on se rend également compte que Claire Despagne a tout faux. En effet, on dénombrait 2 611 600 chômeurs contre 2,2 millions en 2022. Ainsi, comme le dirait Jean Pralong : « ses propos ne sont pas de nature à rassurer les candidats. »

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