Les accréditations uniformisent-elles les écoles de commerce ? 

Vingt ans après la première vague d’accréditations internationales, ces labels se sont imposés comme un incontournable sur le marché des business schools françaises. Au point d’être accusées de formatage. Et si c’était un faux procès ? 

 

« Ré-accréditée, et si oui, pour combien de temps ? » Quand on lui a parlé début juin 2019, Stéphan Bourcieu, le directeur général de Burgundy School of Business, labellisée AACSB depuis 2014, attendait avec impatience les résultats de la visite des auditeurs de l’accréditation américaine. Depuis, le verdict est tombé : « Cinq ans », la durée maximale. Il s’en réjouit, et on le comprend…

Deux, trois, cinq ans parfois sept ans…c’est le temps qu’il faut pour décrocher l’une de ces accréditations internationales délivrées par des organismes indépendants – l’EFMD pour EQUIS et EPAS (qui va être remplacée par EFMD accredited), AACSB et AMBA pour les distinctions éponymes, respectivement américaine et anglaise – au terme d’un processus constitué d’une phase d’éligibilité, puis d’accréditation. Un parcours du combattant qui ne décourage pas les vocations.

 

Au début des années 2000, les écoles de commerce françaises, qu’on appelait encore « ESC », ont été pionnières, avec les Britanniques dans la course aux labels. En 1997, l’ESSEC a été le premier établissement hors Amérique du Nord estampillé AACSB, partie à la conquête de l’Europe, avant d’obtenir EQUIS en 2003 et AMBA en 2017, rejoignant le cercle très étroit (moins de 1% des business schools mondiales) des titulaires de la « triple couronne ».

« Contactée par AACSB, l’ESSEC a sollicité une co-accréditation auprès de l’EFMD, qui avait monté sa plateforme Equal. Mais cette dernière a refusé », raconte Benoît Cret, maître de conférences en sociologie au sein de l’Ifross (Institut de formation et de recherche sur les organisations sanitaires et sociales) et auteur d’une thèse sur les accréditations internationales.

Il raconte également, comment déchirée par des conflits internes, l’EFMD a alors éclaté. Lâchés par les Anglais, réunis sous la bannière AMBA, les écoles espagnoles, italiennes et françaises de l’EFMD, ont décidé, en 1997, de lancer leur propre plateforme : EQUIS, « largement inspirée de AACSB à ses débuts, ce qui est drôle quand on sait qu’elle était censée lui faire obstacle », s’amuse Benoît Cret.

 

La France, championne en matière d’accréditations

Vingt ans plus tard, la France reste avec la Grande-Bretagne, la championne européenne en matière d’accréditations : les trois quarts de ses 39 grandes écoles de commerce affichent au moins l’un des quatre grands labels, et 12 arborent même le triptyque gagnant.

Mais pourquoi un tel engouement envers les accréditations ? Tandis qu’écoles et agences invoquent le besoin d’offrir des repères de qualité aux étudiants sur un marché du management en plein boom, Benoît Cret, a une explication plus pragmatique : « Face à la montée en puissance des rankings, les business schools voulaient se doter d’un outil de structuration et d’évaluation propre, qui leur permettrait de peser sur leur environnement et sur leur gouvernance. Pour cette raison, mais aussi par mimétisme, elles se sont toutes ensuite jetées sur ces accréditations, parées d’une certaine dimension sacrée. »

« Pouvoir afficher des médailles est important pour rassurer nos partenaires et nos étudiants », confirme le directeur général d’Excelia Group, Bruno Neil, EPAS depuis 2013, ré-accréditée fin juin 2019 AACSB pour cinq ans.

A son arrivée à la tête de l’EMLV, en 2017, Sébastien Tran a commencé par lancer les dossiers d’éligibilité à Epas, AACSB et AMBA. Être accrédité est un passage obligé « pour installer des process qualité et hisser l’école au niveau des standards internationaux », affirme-t-il.

 

Des accréditations soupçonnées de formatage

Mais à trop vouloir faire rentrer les écoles dans des cases, les accréditations internationales n’entraînent-elles pas une sorte de formatage ? « C’est une critique qu’on leur fait souvent, et d’une certaine manière, il est vrai qu’elles imposent une série de standards quantitatifs sur le nombre de professeurs, les contributions en matière de recherche, les publications ou la RSE, qui ont une dimension uniformisante », concède Sébastien Tran.

 

Pour avoir une chance d’être accréditées, les écoles doivent en effet justifier d’un « plancher minimum de qualité » à savoir « une taille critique de 20 professeurs minimum, produisant 100 % de contributions intellectuelles, des process définis, une santé financière établie, et une stratégie claire », énumère Alice Guilhon, directrice générale de SKEMA BS, présidente du Chapitre des écoles de management, et membre du conseil d’administration d’Equis et du comité d’accréditation AACSB.

Les business schools doivent non seulement prouver qu’elles font du bon boulot, mais que leurs activités ont un impact sur la société, le tout dans une perspective internationale. « Les auditeurs vont regarder la manière dont cette dimension est prise en compte dans les programmes, la recherche, comment nos étudiants sont exposés à l’international à l’extérieur et à l’intérieur de l’école… », détaille Julie Perrin-Halot, directrice qualité, planification stratégique et internationalisation de Grenoble école de management.

Avec des nuances selon les organismes, estime Alice Guilhon : « AACSB évalue l’école sur la base de la mission qu’elle s’est fixée, tandis qu’Equis, réputée plus difficile à décrocher, se focalise davantage sur la cohérence stratégique de l’établissement, avec pour étalon les meilleures institutions mondiales. »

 

Une « transformation radicale » des écoles

Des « standards qui ont poussé les écoles à transformer leurs modèles de manière radicale », relève Bruno Neil. En 15 ans, les business schools françaises sont passées du statut d’institution professionnalisante de dimension régionale, à celle de centre de recherche de rang européen, voire mondial. La Rochelle BS qui employait une majorité de vacataires compte désormais une majorité d’enseignants-chercheurs étrangers… Mais aussi comme la plupart de ses consœurs, un career center, un centre d’innovation pédagogique et un portefeuille de 150 partenaires étrangers.

Une « standardisation » qui va dans le bon sens, selon , indique Helmi Hammami, le directeur des accréditations de Rennes School of Business. « Le rapport d’audit des auditeurs,  des doyens d’écoles bénévoles, est souvent utilisé comme un tremplin ». A Rennes, les processus d’accréditations ont contribué à l’introduction d’éléments de mesure dans l’évaluation des étudiants, la refonte des programmes et des relations entreprises…

 

Cette professionnalisation de la gestion des établissements s’est traduite par la montée des Frenchies dans les classements internationaux, se félicite Thierry Grange, ancien directeur de Grenoble Ecole de Management et membre de l’EFMD et l’AACSB, dont il a supervisé la réécriture des critères en 2013. « La France est le pays qui compte le plus d’écoles dans le top 50 européen du Financial Times, et elle se situe à égalité avec les États-Unis au niveau mondial. »

 

Les accréditations, conçues pour aider les écoles à faire valoir leurs spécificités

Pour autant, les spécialistes sont unanimes : cette standardisation par la qualité n’a rien à voir selon lui avec du formatage. « Les accréditations, qui ont été créées pour aider les écoles à se différencier, n’interfèrent pas dans leurs choix stratégiques ! », insiste Thierry Grange, que ce faux procès a l’art d’agacer.

 

Dans ses travaux, le sociologue Benoit Cret va plus loin en montrant que les accréditations ont été conçues par les écoles, membres des agences, comme des outils de gestion, qui leur ont permis de gagner en autonomie. Oxford Business School, par exemple les a utilisées pour s’imposer face aux autres colleges de l’Université et les Françaises pour s’affranchir de la tutelle consulaire. D’où, selon lui, à l’origine au moins, des critères d’accréditation, relativement « lâches », et assez semblables d’une agence à l’autre…

 

Les organismes d’accréditation, qui insistent sur leurs spécificités, préfèrent parler de standards flexibles, pensés pour concilier excellence et diversité. « Nous avons des critères auxquels on ne déroge pas tels que l’internationalisation, les relations entreprises, l’éthique et la soutenabilité. EQUIS, pensée dès l’origine pour s’adapter à la variété des modèles européens, n’aura jamais de standard voué à réduire cette diversité », assure le directeur général de l’EFMD, Eric Cornuel.

Y compris en matière de recherche, domaine dans lequel elle est parfois taxée d’élitisme, il « s’oppose à une vision monolithique et simpliste » qui la réduirait à la liste des 50 revues du Financial Times. « Une école de management doit produire du savoir et le disséminer de manière utilisable », affirme-t-il.  Une dissémination qui passe aussi bien par des articles dans des revues de haut niveau, que par des contributions régulières de chercheurs dans les médias ou des travaux en coopération étroite avec des entreprises…

 

Le discours est le même à AACSB. « Nous avons des guidelines, mais c’est aux écoles de les adapter à leur profil, l’idée étant que nous les évaluons sur la base de la mission qu’elles se seront définies », insiste Marine Condette, accreditation manager au bureau Europe, Moyen-Orient et Afrique.

 

Lors de missions d’audit Alice Guilhon a constaté en effet qu’il est possible pour une école de ne pas cocher toutes les cases d’une accréditation, à condition d’être capable de l’argumenter. « En 2016, j’ai conduit un audit au sein d’une business school chinoise, qui n’avait pas un étudiant étranger, ce qui ne l’a pas empêchée d’être accréditée », témoigne-t-elle.

La liste des écoles estampillées AACSB comprend d’ailleurs un large éventail de profils, où cohabitent de très grandes écoles et d’autres qui échappent aux classements. Comme cet établissement en cours de labellisation, dont la mission va consister à former les futurs cadres du pays, récemment ravagé par une guerre civile, que Marine Condette cite à titre d’exemple…

Les écoles interrogées confirment : « Les accréditations n’ont pas pour objet de nous formater. Elles ne nous dictent pas le contenu de nos programmes, mais se contentent de s’assurer qu’ils répondent bien aux besoins du marché », témoigne Helmi Hammami. « Elles nous laissent une grande latitude dans le développement des produits, et la pédagogie qui constituent notre cœur de métier et nous incitent à innover », renchérit Stéphan Bourcieu.

 

En France, des modèles très divers

Des business schools hexagonales, qui à en croire les agences, se sont par rapport à leurs collègues d’autres pays, bien emparées des standards pour cultiver leurs particularités. « Il y a beaucoup de concurrence, mais aussi beaucoup de diversité, notamment en matière de stratégie d’internationalisation », remarque Éric Cornuel. Alors que SKEMA, a, par exemple, fait le choix d’un modèle d’école globale multi-campus, Rennes School of Business veut attirer les universités internationales sur son campus breton.

De même, tandis que BSB mise sur son terroir pour se bâtir une réputation de leader sur la niche du management des vins et spiritueux, Excelia Group fait le pari de la diversification avec la création d’écoles du digital et du tourisme.

 

La tentation du « copier-coller »

Si sur le papier, tout fonctionne à merveille, sur le terrain, la concurrence est rude et, pour limiter la prise de risque, certaines écoles ont tendance à envisager les accréditations comme une  série de bonnes recettes à répliquer. Et à singer ce qui s’est fait avant. « Certains établissements qui rentrent dans les processus d’accréditation cherchent, pour gagner du temps, à faire du copier-coller alors que ce qu’on leur demande, c’est d’expliquer leurs spécificités », regrette Marine Condette.

Par exemple, « les candidats à AACSB ont tendance à vouloir à tout prix publier, alors que le terme ‘recherche’ ne figure pas en tant que tel dans les standards ! », pointe Thierry Grange

Un phénomène « d’uniformisation par les comportements » qui va à l’encontre de l’esprit des accréditations. En cherchant à rentrer aux forceps dans un moule qu’elles croient être le bon, les écoles se privent de la possibilité de mener ce travail introspectif qui permet d’avancer, et d’évoluer. Et d’autant plus regrettable que les défis sont nombreux, et ces labels coûteux – de l’ordre de « plusieurs dizaines milliers d’euros par an rien qu’en frais d’adhésion et de formation des personnel », sans compter les moyens humains mobilisés, confie un directeur.

 

Perplexe quant à l’intérêt pour les écoles d’empiler des accréditations, qui au final se ressemblent beaucoup, et dont la dimension « sacrée » s’émousse au fur et à mesure qu’on les multiplie, Benoît Cret, refuse pour autant de les voir comme des victimes : « On a tendance à présenter les écoles comme des petites choses fragiles, mais elles sont tout à fait capables de résister aux accréditations sur lesquelles elles gardent la main ! »