Alors qu’une partie des étudiants d’école de commerce s’intéresse très tôt à la finance, une majorité ignore ce qui se cache derrière ce terme. Ses facettes sont multiples (finance de marché, d’entreprise…), ses possibilités de métiers le sont encore plus, mais nous allons ici plutôt nous intéresser à un gros bonnet du secteur, le private equity.

 

Commençons par un petit rappel sur ce qu’est le PE : ses acteurs principaux sont des fonds, qui investissent du capital dans des sociétés ayant besoin de croître et de se développer. Ce capital, ils l’obtiennent en effectuant ce que l’on appelle des levées de fonds auprès d’investisseurs extérieurs qui confient une partie de leurs ressources aux fonds, sur une durée généralement assez longue (plusieurs années, entre 5 et 7 ans) en attente d’un retour sur investissement important. Le fonds ne se contente pas seulement d’apporter un financement, il a également pour rôle d’accompagner l’entreprise dans ses opérations et ses décisions, afin d’accélérer et faciliter sa croissance. Cette vision de long terme est d’ailleurs assez rare dans ce milieu.

 

Les types de fonds de private equity

Le capital-risque ou capital-innnovation (14% du private equity français, 2,6 milliards d’euros en 2018): c’est la branche qui finance les startups naissantes, dans des secteurs innovants à fort potentiel (notamment le numérique ou les biotechnologies, comme pour Amgen dans les années 1990, lors du boom des nouvelles technologies). La prise de risque est donc plus importante car l’entreprise est extrêmement jeune, il incombe alors au fonds de lui apporter une aide stratégique afin d’atteindre un rendement le plus élevé possible.

Le capital-développement (32%, soit 6 milliards en 2018, progression de 26% par rapport à 2017): cette section est plutôt centrée sur des PME, des entreprises déja en place sur un marché mais qui peinent à trouver des financements auprès des intermédiaires classiques (banques par exemple). Le fonds apporte alors toute son expertise et ses connaissances stratégiques afin de poursuivre une croissance pérenne. BpiFrance par exemple est très actif sur ce segment.

Le capital-retournement : c’est une branche particulière qui se concentre sur des entreprise en difficulté. Le but est d’apporter des capitaux afin de financer une restructuration interne pour renouer avec les bénéfices et la création de valeur. Par exemple, le volailler Doux (premier exportateur européen du secteur) connaît une grave crise en 2013 et se retrouve en redressement judiciaire. L’entreprise sort de cette situation grâce à l’intervention de Didier Calmels, spécialiste du capital retournement, qui recentre la compagnie sur son cœur de métier mais se voit obligé de licencier 1000 personnes. Cette branche reste cela dit assez modeste en France (2% du private equity)

Le capital-transmission (52%, 9,9 milliards en 2018): ce segment entre en jeu au moment où s’opère un changement de propriétaire dans l’entreprise. L’objectif est d’assurer une continuité dans les décisions prises afin de garantir une croissance à long terme durable et soutenue. Ici, le fonds doit apporter son expertise juridique, stratégique… dans le but de soulager l’entreprise en cette période de transition parfois difficile à maîtriser. Ce secteur se développe massivement à partir des années 1980, aux Etats-Unis notamment. En Europe, on peut citer le fonds suisse spécialisé Capital Transmission qui a investi en 2018 dans l’éditeur français de logiciels Mistral.

Le private equity est ainsi à la jonction entre la sphère purement financière, des marchés, et le monde de l’entreprise, la réalité du terrain. Il existe donc de nombreuses difficultés pour le fonds, qui doit effectuer les bonnes décisions d’investissement (chez qui ? à quel prix ?) mais également les bonnes décisions durant la phase de contrôle de l’entreprise, afin de rendre un retour sur investissement le plus généreux possible.

 

Le private equity en France

En France, le PE apparaît à partir des années 1970-1980, à une heure où les pays développés commençaient à se financiariser, et c’est entre autres le fonds Siparex qui a lancé la vague, dès 1977. Le secteur s’est énormément développé durant les 20 dernières années pour atteindre des chiffres records : 18,7 milliards d’euros levés en 2018 selon Les Echos Capital Finance, soit environ deux fois plus qu’en 2015 (9,7 milliards), de quoi ravir les dirigeants de France Invest dont l’objectif était de doubler l’ampleur du private equity français sur la période.

Une évolution notable du secteur est à souligner ; la taille de ces fonds est en croissance constante comme le remarque Benjamin Paternot, responsable chez Bpifrance : « Dans le segment de l’innovation, la plupart gèrent aujourd’hui plus de 100 millions d’euros, un montant qui était encore rare il y a quelques années. » Ainsi, les 10 plus grosses sociétés d’investissement françaises (parmi lesquelles on retrouve Ardian, Astorg, 21 Partners…) ont concentré plus de 75% des fonds récoltés depuis 2010.

Pour donner un exemple concret, le groupe Andera Partners (2,3 milliards d’euros sous gestion) vient de lever 445 millions d’euros pour son fonds Winch 4, ce qui témoigne effectivement de la confiance des acteurs du secteur, prêts à mettre en jeu des sommes importantes. Ce phénomène n’est pas exclusivement français mais se retrouve au niveau mondial, où des sociétés comme Carlyle se taillent la part du lion (plus de 150 milliards de dollars d’actifs en gestion).

Cela implique donc une hausse importante des investissements : 14,7 milliards d’euros pour 2218 entreprises aidées, notamment des PME (63%) et ETI (20%), contre 2142 en 2017. La croissance des montants investis a ainsi été de 16% en moyenne entre 2012 et 2018 ! Dans le même temps, les investissements ont diminué de 14% à l’échelle globale, ce qui a fait augmenter la part de la France dans le total des deals réalisés en Europe à 17%, le Royaume-Uni restant pour le moment intouchable. On voit ainsi que les fonds de private equity se portent aujourd’hui plutôt bien en France, les montants récoltés et investis sont en hausse depuis plusieurs années.

En revanche, la progression des désinvestissements reste modeste : seulement 2%, pour 1532 entreprises cédées. Cela représente un montant total de 9,82 milliards d’euros, en décalage assez important avec la croissance que connaissent les sommes investies. Certains secteurs ont même connu une baisse de la valeur des cessions, comme le capital-développement, alors que le nombre de deals reste en augmentation : de 3,66 milliards à 2,57 milliards d’euros.

 

Le private equity et la géopolitique

Néanmoins, une question liée au contexte géopolitique en Europe commence à prendre de l’ampleur : comment le private equity français va-t-il réagir au Brexit ? Est-ce une opportunité qui s’offre à nous (faire de Paris la principale place financière en Europe), ou bien les capitaux vont-ils s’éparpiller dans les grands places européennes (Allemagne…) ? Les Britanniques vont-ils réussir à garder les capitaux chez eux ? Les sommes en jeu sont colossales, puisque les fonds levés par le private equity du nord de la Manche représentent plus de 50% du montant levé par toutes les structures en Europe ! De plus, une majorité des capitaux investis au Royaume-Uni provient de l’étranger (sur les 220 milliards récoltés entre 2007 et 2015, seulement 47 sont tirés d’investisseurs locaux). Ce n’est pas le cas en France : seulement 48% pour l’instant, mais cette part est en augmentation : elle était de 39% en moyenne entre 2008 et 2017.

 

2019, l’année du private equity !

L’année 2019 a été marquée par une croissance importante des levées de fonds. Sur le premier semestre, la progression des montants levés est de 21% par rapport à la même période en 2018, un chiffre qui est dû notamment aux investissements d’importantes sociétés comme Astorg ou PAI Partners. Les investissements des acteurs du private equity ont également progressé de 10% cette année, par rapport à 2018. Le mois de juin 2019 s’est démarqué en signant un record : 800 millions d’euros ont été levés par les startups de la French Tech !

La fin de la décennie a aussi été marquée par l’augmentation du nombre d’acteurs de capital-risque. Après L’Oréal ou la SNCF, c’est Vinci Immobilier qui s’est lancé dans l’aventure en juin dernier. Deloitte a recensé 40 fonds de capital-risque en 2019.

Cette concurrence accrue pousse les acteurs à trouver des positionnements toujours plus ciblés pour séduire les jeunes pousses. Quand Bpifrance mise sur les « technologies de rupture » comme l’IA ou le Big Data, Vinci met en avant l’open innovation. Apicap s’est distingué en créant Women Leadership Capital, un fonds qui accompagne financièrement les entreprises créées par des femmes. Eurazeo, un temps pressenti pour investir dans emlyon lors de l’ouverture de son passage en SA, préfère étendre sa zone géographique, ouvrant des bureaux en Europe, Amérique du Nord et Asie et mise sur la croissance externe. D’autres acteurs investissent l’immobilier. C’est le cas notamment de Crédit Mutuel Equity qui a annoncé en décembre le lancement d’un fonds dédié aux infrastructures comme l’éolien, l’immobilier santé ou les véhicules propres, un sujet loin d’être anodin puisqu’en 2019, le private equity s’est davantage intéressé aux entreprises vertes.

 

Une actualité private equity mouvementée

En 2019, le monde du private equity a beaucoup bougé. Outre le Crédit Mutuel Equity, de nombreuses sociétés d’investissement ont également créé des fonds dédiés aux infrastructures comme Natixis Investment Managers, en juin, ou encore Edmond de Rothschild. De son côté, Bpifrance a lancé un accélérateur spécialisé dans l’hôtellerie-restauration, issu d’un partenariat avec emlyon business school et l’Institut Paul Bocuse.

Les investissements réalisés par les acteurs du private equity auront atteint environ 16 milliards d’euros et devrait avoisiner les 17 milliards en 2020. Le facteur déterminant pour le choix des investissements est notamment l’attractivité du private equity par rapport aux autres classes d’actifs financiers, l’évolution de l’économie française, mais aussi les évolutions fiscales et réglementaires (notamment la loi PACTE).

En 2020, de nouveaux paramètres pourraient entrer en compte et faire le bonheur des acteurs de private equity comme la volatilité de la Bourse, les incertitudes liées au Brexit ou les difficultés économiques rencontrées par l’Allemagne.

Malgré cette belle progression et les beaux jours qui s’annoncent pour le secteur en France (objectif de 20 milliards récoltés en 2020 pour France Invest), il y a encore un gouffre à combler pour espérer rejoindre les grands noms à l’international, et notamment aux Etats-Unis, comme le montre le tableau ci-dessous. Pour donner quelques chiffres plus précis sur les plus gros fonds français, SWEN Capital Partners dispose de 4 milliards d’euros d’actifs sous gestion, Omnes Capital 3,6 milliards, Idinvest Partners atteint 8 milliards et PAI Partners 12 milliards. Bien qu’impressionnants, ces chiffres font effectivement réaliser qu’il reste des efforts à poursuivre du côté du private equity français pour être amené petit à petit à se rapprocher des pays anglo-saxons.

 

Les fonds de private equity les plus puissants au monde

Les fonds d’investissement les plus puissants du monde en 2015
Rang Nom Siège Capital levé depuis 5 ans (milliards $)
1 Carlyle Washington 31,91
2 TPG Fort Worth 30,33
3 Kohlberg Kravis Roberts New York 29,11
4 Blackstone New York 25,57
5 Apollo Global Management New York 22,20
6 CVC Capital Partners Londres 21,18
7 EnCap Investments Houston 21,15
8 Advent International Boston 15,74
9 Warburg Pincus New York 15,24
10 Bain Capital Boston 14,57