samedi, avril 17, 2021
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La diplomatie sportive des pays du Golfe

Le dimanche 13 décembre, le circuit Yas Marina a accueilli le Grand Prix d’Abou Dabi, 17ème et ultime course du championnat 2020 de Formule 1, une saison dominée de la tête et des épaules par Lewis Hamilton et son écurie Mercedes. Avant cela, les 15ème et 16ème Grand Prix s’étaient déroulés sur le circuit international de Sakhir, à Bahreïn. Trois Grand Prix en trois semaines à moins de 500 kilomètres de distance, sur les rives du Golfe Persique.

Cette possibilité était encore inimaginable il y a une vingtaine d’années, la première course de F1 se déroulant dans la région avait eu lieu en 2004, à Bahreïn déjà. Cette évolution illustre parfaitement la nouvelle dimension prise par plusieurs pays de la péninsule arabique sur la scène sportive internationale. Depuis plusieurs années maintenant, les monarchies du Golfe considèrent le sport comme un véritable vecteur de soft power et investissent tous azimuts pour émerger au sein de cette industrie. Petit tour d’horizon des stratégies déployées par les États qui font de cette région un nouveau pôle majeur du sport mondial !

 

Sport et diplomatie : quels enjeux ?

Dans l’article Le sport : une fonction géopolitique (Revue Défense Nationale, 2017), Pascal Boniface, fondateur et directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), explique : « Le sport est devenu un nouveau terrain d’affrontement pacifique et régulé des États, dans un monde où les rivalités nationales persistent mais seraient moins souvent qu’autrefois réglées par les armes, où les frontières demeurent présentent mais sont devenues poreuses et où les peuples doutent de leur identité et de leur avenir. Le sport offre des réponses aux pertes de repères et aux volontés d’exister au sein d’un monde où le concept de puissance régit encore les relations internationales. Le sport est devenu un élément essentiel du rayonnement d’un État. (…) Au-delà des émotions, du plaisir, des joies et des espoirs, c’est aussi de la géopolitique. »

Longtemps tenus à l’écart des plus grandes manifestations sportives, les pays du Golfe ont acquis une influence croissante dans cette industrie à partir des années 90. Désireux d’asseoir un statut nouveau sur la scène géopolitique internationale, ces États considèrent le sport comme un élément de rayonnement et d’affirmation de leur puissance. La diplomatie par le sport constitue un pouvoir d’influence non coercitif, d’où la notion de soft power (développée par Joseph Nye) à laquelle elle est souvent rattachée. L’objectif étant de diffuser l’image d’un pays moderne, attractif et tourné vers l’extérieur.

En 2004, Hamad Abdulla Al-Mulla, alors directeur de la communication du Qatar, déclarait : « Il est plus important d’être reconnu au Comité International Olympique (CIO) qu’à l’Organisation des Nations Unies (…). Le sport est le moyen le plus rapide de délivrer un message et d’assurer la promotion d’un pays. » Cette citation résume à elle seule l’importance prise par le sport aux yeux de plusieurs dirigeants des monarchies de la péninsule. L’objectif est clairement posé : faire de leur pays un acteur majeur du sport mondial.

Cette ambition se construit sur deux volets. Premièrement, sur la scène nationale avec des investissements visant à doter le pays d’infrastructures flambant neuves pour ensuite être capable d’accueillir des événements internationaux. Cela s’accompagne également d’un travail d’influence et de lobbying auprès des institutions internationales (ex : FIFA, CIO, World Athletics). Deuxièmement, via des investissements à l’étranger permettant aux pays d’accroître leur visibilité sur plusieurs continents. Sur le plus long terme, l’obtention de résultats sportifs signficatifs peut permettre à ces pays de renforcer leur image sportive. Une tâche compliquée tant ces États partent avec un retard conséquent dû à un manque de tradition sportive. Des progrès sont faits néanmoins à l’image du Qatar qui a obtenu des résultats encourageants ces dernières années.

Les bénéfices de cette diplomatie sportive sont multiples : modernisation du pays, développement de relais de croissance pour l’avenir, diversification de l’économie (qui reste dépendante de la manne pétrolière et/ou gazière), médiatisation unique et renforcement de l’identité nationale.

 

Le Qatar : un pionner régional devenu incontournable sur la scène internationale

L’émirat qatari fut le premier pays de la région à investir massivement dans le sport. Cette vision avant-gardiste lui confère une avance considérable dont il compte bien tirer profit, aussi bien en termes d’image et d’influence que sur le plan des résultats sportifs purs.

Sur le sol national tout d’abord, la construction d’installations sportives rutilantes va bon train. L’exemple le plus étincelant est l’Aspire Academy, fondée en 2004, un gigantesque complexe multisports ultra-moderne de 250 hectares situé dans la banlieue de Doha : le véritable fleuron du sport qatari. La mission première de ce centre de formation est de permettre à de jeunes talents de bénéficier de luxueuses conditions d’entraînement. Les futurs grands champions du pays seront très probablement passés par là. Les principaux sports concernés sont le football, l’athlétisme, le squash, le tennis de table, l’escrime et la voile. Une priorité absolue est accordée au ballon rond avec en ligne de mire la Coupe du monde 2022 organisée à domicile. Le football représente donc une grande majorité des effectifs recrutés. La qualité des installations a d’ailleurs amené plusieurs équipes européennes de renom à s’entraîner au sein de l’Aspire Academy lors de leur trêve hivernale, à l’instar du PSG, Manchester United, le Bayern de Munich ou encore l’Ajax Amsterdam.

La construction d’infrastructures s’est accélérée suite à l’obtention du statut de pays hôte pour de nombreuses compétitions majeures. L’accueil de ces événements est une autre finalité recherchée, c’est une vitrine exceptionnelle et unique pour un si petit pays. Les candidatures se sont donc multipliées et plusieurs ont porté leurs fruits. Petite liste non-exhaustive des compétitions organisées et prévues : Championnats du monde de handball en 2015, de cyclisme en 2016, d’athlétisme en 2019, Coupe du monde des clubs de la FIFA en 2019 et 2020, Championnat du monde de natation en 2023 et, bien évidemment, le Mondial de 2022. Ce dernier représente un poste de dépense colossal de 500 millions de dollars par semaine ! C’est peu dire que le Qatar se donne les moyens de ses ambitions et, jusque-là, l’obtention de cette Coupe du Monde constitue la plus belle réussite des dirigeants. En attendant peut-être d’accomplir un autre rêve : l’organisation des Jeux olympiques, un souhait qui pourrait être exaucé à l’horizon 2032. En effet, le Comité olympique du Qatar (QOC) a déjà exprimé ses intentions en juillet dernier. Recalé de la course avant même la phase de candidature pour les éditions 2016 et 2020, le Qatar compte bien l’emporter cette fois-ci et ainsi devenir le premier pays du Moyen-Orient à accueillir les Jeux.

Cette pléthore de candidatures a érigé l’émirat en véritable Bidding Nation, c’est-à-dire « Nation Candidate ». En 2013, le Cheikh Saoud bin Abdulrahman Al Thani, ancien secrétaire général du QOC, expliquait devant la presse sportive internationale qu’il se fixait pour 2030 un objectif très ambitieux : 50 compétitions sur l’année soit « une pour chaque semaine. » Parallèlement aux candidatures, des tournois annuels importants sont également organisés comme le Qatar ExxonMobil Open (tennis) depuis 1993, le Commercial Bank Qatar Masters (golf) depuis 1998 et le QNB Grand Prix (moto) depuis 2004.

Le stade Al Bayt, enceinte de 60 000 places conçue pour ressembler à une tente traditionnelle arabe, accueillera le match d’ouverture du Mondial 2022

 

En dehors de ses frontières, la diplomatie sportive qatarie est incarnée par des investissements à l’étranger, notamment via Oryx Qatar Sports Investments (Oryx QSI), filiale du fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA). L’émir du Qatar, le Cheikh Tamim ben Hamad al Thani, est un grand amateur de sport. Il s’implique donc directement dans la stratégie sportive de son pays. Propriétaire du fonds QIA et donc de QSI, il est également membre du CIO depuis 2002 et président du Comité olympique qatari.

L’investissement le plus réputé a été réalisé en France avec le rachat de 70% des parts du Paris Saint-Germain (PSG), club de la capitale, en 2011. Les 30% restants seront rachetés l’année suivante. Le Qatar se retrouve donc à la tête du club de football – sport n°1 en termes de popularité et de médiatisation – d’une ville emblématique. Une formidable vitrine pour l’émirat qui va pouvoir démontrer sa puissance financière et, dans le même temps, développer une marque PSG. L’apport des nouveaux propriétaires a permis le recrutement de joueurs (comme Thiago Silva, Zlatan Ibrahimovic, Edinson Cavani, David Beckham, Neymar Jr., Kylian Mbappé) et d’entraîneurs célèbres (par exemple : Carlo Ancelotti). Ils représentent 1,3 milliard d’euros dépensés en transferts sur la période ! L’objectif à court terme était de redorer le blason du club sur la scène nationale après plusieurs saisons compliquées. Ce sera chose faite avec un total de 25 trophées cumulés sur 35, en 9 ans. Le PSG a incontestablement dominé les années 2010 du football français et est même parvenu à se faire une place parmi les meilleures formations européennes en atteignant la finale de la prestigieuse Ligue des Champions en 2020 face au Bayern Munich, un rêve effleuré pour les propriétaires qui font de cette coupe un objectif prioritaire depuis leur arrivée. Symboliquement et politiquement, une victoire parisienne en C1 serait une consécration après plusieurs années d’investissement.

D’autre part, après 2011, QSI a fait du PSG un club omnisports en rachetant le Paris Handball (2012) puis en créant des sections eSport (2016) et judo (2017) – avec Teddy Riner comme figure de proue du projet.

Neymar Jr., star du football mondial et tête d’affiche du PSG, lors de sa présentation officielle en 2017

 

Certains marques, propriétés du gouvernement, sont également sponsors d’acteurs majeurs du football mondial. C’est le cas notamment de Qatar Airways qui est partenaire officiel de la FIFA ou de la CONMEBOL (instance dirigeante du football sud-américain). La compagnie aérienne sponsorise également des clubs (Bayern Munich, PSG) et s’affiche même sur la face avant de certains maillots (AS Roma, Boca Juniors) sur cette saison 2020-2021.

Les dirigeants qataris ont également investi dans le monde hippique en sponsorisant le Prix de l’Arc de Triomphe – renommé Qatar Prix de l’Arc de Triomphe -, le sommet mondial des courses de plat se déroulant à l’hippodrome de Longchamp. Via le Qatar Racing and Equestrian Club, l’État dépense la bagatelle de 6 millions d’euros par an pour être le partenaire titre. Le contrat court entre 2008 et 2022, ce qui représente 90 millions d’euros sur 15 ans.

Cette politique d’engagement sur de nombreux terrains de sport s’accompagne d’un relai médiatique massif assuré par un réseau développé une nouvelle fois par l’émirat. Al-Jazeera Sports – devenu BeIn Sports en 2013 – est une référence au Moyen-Orient qui a progressivement acheté des droits de diffusion de compétitions sportives aux quatre coins du monde. BeIn Media Group diffuse aujourd’hui 60 chaînes sur 5 continents, dans 43 pays et en 7 langues différentes. Le président du conseil d’administration n’est autre que Nasser al-Khelaïfi, président du PSG. Ces projets faramineux ont un coût et les investissements se font souvent à perte. Par exemple, BeIn Sports France a dû être recapitalisé à hauteur de 600 millions d’euros en 2017 après de précédents apports de 800 millions d’euros.

Enfin, comme évoqué plus haut, une diplomatie sportive ne peut être considérée comme parfaitement aboutie tant que les résultats sportifs ne suivent pas. En ce sens, le Qatar a fait des progrès remarquables ces dernières années. L’État tente d’implanter une véritable culture sportive au sein du pays comme le montre l’instauration d’une Journée nationale du sport, lancée en 2012 et devenue jour férié depuis. Cette journée a pour but d’encourager la population à faire du sport au travers de nombreux événements sportifs organisés partout dans le pays.

Parmi les résultats sportifs notables ces dernières années : en 2012, la nageuse Nada Arkaji est devenue la première femme à représenter le Qatar aux JO de Londres. Quatre ans plus tard, à Rio, Mutaz Essa Barshim décroche la première médaille d’argent olympique du pays en saut en hauteur. Cet athlète né à Doha est issu de… l’Aspire Academy. Devenu une icône nationale, il a remporté les championnats du monde à deux reprises, la deuxième fois à domicile devant une foule survoltée. Et les sports collectifs ne sont pas en reste ! L’équipe masculine de handball a été sacrée championne d’Asie à quatre reprises en 2014, 2016, 2018 et 2020 et elle est également devenue vice-championne du monde sur son sol en 2015. L’équipe masculine de football a quant à elle remporté la Coupe d’Asie ce qui l’a hissée à la 55e place du classement FIFA, un record.

L’ensemble de cette diplomatie sportive a permis au Qatar de s’affirmer comme une place forte du sport mondial, au grand dam des autres monarchies du Golfe qui tentent désormais de rattraper leur retard.

 

Des pays voisins en embuscade

En effet, les États voisins ne voient pas forcément d’un bon œil cette prédominance, d’autant plus dans un contexte géopolitique tendu dans la région, où des tensions se cristallisent autour d’un émirat qatari isolé. En effet, entre le 5 juin 2017 et le 5 janvier 2021, le Qatar a été mis au ban diplomatique par l’Arabie Saoudite et plusieurs de ses alliés – dont font partie les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn – en l’accusant de soutenir des mouvements terroristes. Un embargo aérien, maritime et humain a été imposé au Qatar. Cette crise du Golfe, qui vient de connaître son dénouement avec le sommet d’Al-Ula, trouve une origine plus lointaine dans une longue rivalité opposant Doha et Riyad, depuis que l’émirat tente de sortir de l’orbite saoudienne. L’accord de « solidarité et stabilité » signé par les six États membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) met officiellement fin au boycott et laisse envisager des relations diplomatiques plus apaisées. Néanmoins, la prudence reste de mise, comme l’explique Stéphane Lacroix, chercheur du CERI-Sciences Po : « Ce sera une paix froide tout au mieux, c’est une réconciliation froide à laquelle il faut s’attendre. Je ne crois pas que les deux pays [Arabie Saoudite et Qatar, NDLR] vont devenir les meilleurs amis du monde en quelques mois. »

Ainsi, depuis plusieurs années maintenant, toute avancée diplomatique qatarie, quelle qu’elle soit, est mal perçue par les autorités saoudiennes, et ses alliés par extension. Le sport n’échappe pas à cette règle. C’est entre autres pour cette raison que plusieurs États du Golfe ont à leur tour décidé de se lancer sur la piste de la diplomatie sportive.

 

L’Arabie Saoudite

L’Arabie Saoudite part avec un retard conséquent qu’elle tente de combler avec l’accueil d’événements variés, parmi lesquels : le combat de boxe poids lourds entre Anthony Joshua et Andy Ruiz Jr. comptant pour trois ceintures de champion du monde (un combat renommé « Clash On The Dunes ») en 2019, la Supercoupe d’Italie de football en 2018 et 2019, la Supercoupe d’Espagne de football entre 2020 et 2022, les premières manches des championnats du monde 2018-2019 et 2019-2020 de Formule E, le Rallye Dakar de 2020 à 2024 ou encore un Grand Prix de F1 dans la ville côtière de Djeddah en 2021.

La prochaine étape revendiquée, pour se rapprocher du Qatar, est le rachat d’un club. Et l’année 2020 a bien failli marquer l’arrivée du royaume saoudien dans le football européen. Un consortium, mené par le fonds souverain Public Investment Fund (PIF), avait offert 330M€ pour acquérir Newcastle United, un club évoluant en Premier League, une exposition idéale, au cœur du championnat le plus suivi au monde. Le projet a finalement échoué car les repreneurs ont refusé de se soumettre à l’arbitrage indépendant décrété par les autorités du championnat. Pourquoi un tel recul ? Tout d’abord car de nombreuses critiques avaient été émises par l’opinion publique et des associations contre la présence d’un pays peu regardant sur la question des droits de l’homme qui pourrait, au travers du football, blanchir sa réputation. Mais surtout parce que l’Arabie Saoudite est au cœur d’une affaire de piratage audiovisuel de grande ampleur. La chaîne pirate BeOutQ (soit « Be out Qatar », un nom pour le moins évocateur), qui permet de regarder toutes les chaînes de BeIn Sports avec seulement 7 secondes de décalage, serait abritée par l’Arabie Saoudite. Or la chaîne qatarie est l’un des principaux diffuseurs du championnat anglais à l’étranger. Preuve, une nouvelle fois, que le sport peut prendre une tournure géopolitique.

En résumé, la nouvelle implication de l’Arabie Saoudite dans le sport se limite pour l’instant à l’organisation d’événements, faute de mieux. Les prochains mois nous montreront les évolutions de cet engagement, un engagement porté par une volonté de ne plus laisser le champ libre à ses voisins, mais qui doit faire face à plusieurs controverses.

 

Les Émirats arabes unis

Les Émirats arabes unis se montrent également très actifs sur la scène sportive internationale, avec Abu Dhabi et Dubaï dans le rôle de porte-étendards. L’émirat d’Abu Dhabi a fait une entrée fracassante dans le football européen durant l’été 2008 en rachetant le club anglais de Manchester City pour 210M£, club qui est depuis devenu une référence nationale et continentale grâce à des moyens financiers considérables. En 2011, Etihad Airways, compagnie aérienne émiratie basée à Abu Dhabi, a signé un contrat sur dix ans contre 400M£ pour le naming du stade et le sponsoring du maillot – un accord critiqué à l’époque avec des soupçons de surévaluation.

Parallèlement à cela, la holding Abu Dhabi United Group (ADUG) a développé le City Football Group, une société faîtière rassemblant plusieurs équipes aux quatre coins du monde (États-Unis, Australie, Japon, Chine, Inde, Espagne, Belgique, France et Uruguay), une expansion qui pourrait se poursuivre avec le rachat d’autres clubs satellites. Selon le magazine Forbes, le groupe était valorisé à 4,8 milliards d’euros fin 2019, ce qui en fait le plus grand investisseur dans le monde du football, un projet hors norme qui développe une marque globale offrant une exposition majeure pour l’émirat. Dés événements internationaux sont également organisés à Abu Dhabi comme le Grand Prix de F1 se déroulant sur l’île artificielle de Yas depuis 2009.

La diplomatie sportive dubaïote est elle incarnée notamment par la Dubaï World Cup – deuxième course de plat la mieux dotée au monde – ainsi que la réception du dernier tournoi du Tour Européen GPA de golf depuis 2009 – le classement a dès lors été renommé « Race to Dubaï ». L’émirat est également le siège du Conseil international de cricket (ICC), considéré comme le 2ème sport le plus populaire au monde avec 2,5 milliards de fans.

Dubaï possède également une entreprise phare dans le milieu du sponsoring sportif avec Emirates, une compagnie aérienne une fois de plus, qui s’affiche sur le maillot de plusieurs grands clubs européens de football à l’instar de l’AC Milan, le Real Madrid, Arsenal, l’Olympique Lyonnais ou le Benfica Lisbonne. La firme émiratie est également devenue sponsor principal d’une équipe cycliste de l’UCI World Tour en 2017, équipe alors renommée UAE Team Emirates. En septembre 2020, le slovène Tadej Pogačar, jeune leader de cette formation, a remporté le Tour de France au terme d’un final haletant l’opposant à son compatriote Primož Roglič, membre de l’équipe favorite Jumbo-Visma. Pogačar est par la même occasion devenu le plus jeune vainqueur du Tour depuis l’édition 1904 en remportant la compétition la veille de ses 22 ans. Une performance historique.

Tadej Pogačar, vainqueur du Tour de France 2020 sous les couleurs du Team UAE Emirates

 

Bahreïn

Bahreïn, petit État insulaire du Golfe, se distingue également par une présence croissante ces dernières années et des investissements significatifs. Une équipe cycliste professionnelle – nommée Bahrain-Merida puis Bahrain-McLaren – a été créée en 2016. Elle a obtenu le statut d’UCI WorldTeam l’année suivante, ce qui lui permet de participer aux plus grandes courses du monde. Autre exemple récent : le royaume est devenu actionnaire minoritaire (5M€ pour récupérer 20% des parts) et sponsor principal du Paris FC durant l’été 2020, club de football évoluant en deuxième division française. Cette implication légère pour l’instant n’est pas dénuée d’ambition puisque les dirigeants parisiens souhaitent accéder à la Ligue 1 dans les trois prochaines années et devenir la deuxième équipe de la capitale sur le moyen terme. Le président du club Pierre Ferracci a expliqué en novembre que le Bahreïn sera « prêt à faire un effort supplémentaire en Ligue 1. »

 

Le sport : un premier pas vers l’apaisement des relations diplomatiques ?

En somme, chaque État avance ses pions pour ses bénéfices propres, mais aussi pour ne pas se faire devancer par ses pairs et surtout, ici, par le Qatar. Les tensions décrites précédemment sont au cœur des stratégies déployées. Si le sport ne peut bien évidemment pas tout régler, il peut constituer une subtile porte d’entrée vers une normalisation des relations diplomatiques, un retour à une forme plus historique de la diplomatie sportive. Le sport devient une possibilité de rapprochement.

Fin 2019, la 24ème édition de la Coupe du Golfe des Nations de football s’est déroulée au Qatar. L’Arabie Saoudite, les EAU et Bahreïn avaient, dans un premier temps, prévu de boycotter la compétition, eu égard aux relations glaciales que ces pays entretiennent avec l’émirat qatari. Ils ont finalement décidé de participer, ce qui représente une première esquisse d’apaisement. Pour la première fois depuis deux ans, Bahreïn a accepté d’envoyer des supporters suivre le tournoi. Le comportement des différentes délégations a été particulièrement scruté et aucun accroc n’est venu ternir les deux semaines de compétition, même avec un « Derby du blocus » en demi-finale opposant l’Arabie Saoudite au Qatar.

Mieux encore, Le Courrier International note que la presse régionale a relaté des scènes de fraternisation entre supporters originaires de différents pays du Golfe. L’hebdomadaire retranscrit les écrits du journal saoudien Okaz : « Le peuple qatari a envoyé un message d’amour et nous l’avons reçu avec amour (…) Comment pourrait-il en aller autrement alors que notre destin est le même ? » Tout cela s’est déroulé dans un contexte marqué par des signes d’amélioration, minimes certes mais encourageants. Deux jours après la fin du tournoi, le roi saoudien Salmane a accueilli chaleureusement – chose inhabituelle – le premier ministre qatari à l’occasion du sommet du Conseil de coopération du Golfe  organisé à Riyad.

La crise du Golfe s’est finalement conclue au début du mois de janvier 2021 avec l’accord d’Al-Ula qui a mis fin au blocus imposé au Qatar et permet d’envisager une stabilité nouvelle dans la région. Cependant, comme expliqué précédemment, le chemin est encore long avant le retour de relations diplomatiques complètement apaisées. Pour ce qui est du sport en tout cas, la tension a bel et bien diminué. En guise d’exemple, fin novembre, la FIFA a annoncé que l’Arabie Saoudite, les EAU et Bahreïn participeront à la Coupe arabe des Nations prévue en décembre 2021 au Qatar.

 

Une émergence nouvelle qui fait débat

La nouvelle place acquise par les monarchies du Golfe dans le sport mondial a soulevé de nombreuses controverses. En effet, les initiatives développées sont souvent critiquées à cause du non-respect des droits de l’homme par ces États. Aucun des pays mentionnés n’y échappe et les exemples de polémiques sont légion ces dernières années.

Malgré une ouverture de façade, le caractère autoritaire des régimes persiste et ne s’efface pas derrière la vitrine offerte par un club ou un événement d’ampleur.

L’Arabie Saoudite doit faire face à son lot de critiques dès qu’une compétition est organisée sur son sol. Les principaux reproches faits au royaume concernent la guerre menée au Yémen depuis 2015, l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi (contributeur du Washington Post et critique de la monarchie ultraconservatrice) dans le consulat de son pays à Istanbul, en 2018, et plus généralement la répression de la dissidence depuis l’arrivée au pouvoir du prince héritier Mohammed ben Salmane en 2017.

La place accordée aux femmes dans la société est également à l’origine de mises en garde émanant des défenseurs des droits humains. Par exemple, les dernières Supercoupes d’Espagne et d’Italie ont été sous le feu des critiques suite à l’annonce de la délocalisation. Les appels au boycott se sont succédés. La télévision publique espagnole (TVE) a annoncé qu’elle ne s’alignerait pas pour obtenir les droits de diffusion d’un trophée qui se joue « dans un endroit où les droits humains ne sont pas respectés, et en particulier ceux des femmes. » En Italie, Hatice Cengiz, la veuve de Khashoggi, a jugé « désolant » le maintien du match entre la Juventus Turin et la Lazio Rome, provoquant une vague d’indignation dans le pays.

Des ONG s’élèvent également contre la complaisance accordée aux régimes de ces pays, à l’image d’Amnesty International qui a lancé en juin dernier un appel aux fédérations nationales de football et aux clubs afin qu’ils prennent position sur les violations des droits de l’homme au Qatar, avant le Mondial 2022. Des travailleurs immigrés ne seraient pas payés depuis des mois et seraient même parfois expulsés s’ils demandent à l’être. La situation préoccupante des ouvriers travaillant sur les chantiers des stades est un sujet tristement récurrent depuis l’attribution de cette Coupe du Monde. En octobre 2019 déjà, le quotidien britannique The Guardian a fait des révélations en décrivant les conditions de travail extrêmes (températures jusqu’à 45°C et des journées de travail de 10h) et, selon leurs estimations, 2 700 ouvriers ont trouvé la mort entre 2012 et 2018.

Il faut cependant noter que ces appels au boycott ne se soldent presque jamais par une action concrète. Les grandes instances sportives tentent généralement de faire pression et d’obtenir des garanties auprès des États, mais aucun grand événement n’a eu à souffrir d’une absence majeure et préjudiciable. La réaction des organisateurs de la Formule E, trois mois après l’affaire Khashoggi illustre cela : « Il ne faut pas oublier que ni les pays européens ni les États-Unis n’ont pris de sanctions à l’encontre de l’Arabie Saoudite à la suite de ce drame. Si cela avait été le cas, la course n’aurait jamais eu lieu. »

Autre point de débat récurrent : la pertinence d’organiser des compétitions de haut niveau dans une région qui peut apparaître comme inadaptée à plusieurs égards. Par exemple, les Mondiaux d’athlétisme de Doha en 2019 ont fait apparaître de nombreuses défaillances dans l’organisation : conditions climatiques difficiles, manque d’engouement populaire, impact écologique considérable. Des difficultés que les autorités qataries souhaitent évacuer, autant que faire se peut, avant 2022. Des soupçons de corruption concernant plusieurs attributions, dont celle de la Coupe du Monde 2022, entachent également la réputation de l’émirat.

Enfin, les méthodes employées pour obtenir des résultats pour faire bonne figure lors des compétitions sont également critiquées. Afin de construire des équipes compétitives, plusieurs pays du Golfe procèdent à des naturalisations, souvent de jeunes étrangers et parfois en contournant les règles des instances internationales. Cette pratique controversée est utilisée par le Qatar et, à moindre échelle, par les EAU et Bahreïn.

L’ensemble de ces éléments montre qu’il reste du chemin à parcourir avant que cette région ne soit pleinement acceptée en tant que véritable terrain de sport.

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