Le Coronavirus a eu d’énormes conséquences pour l’économie française, mais également pour l’éducation. Ainsi, aux prémices de cette crise sanitaire, les Grandes Écoles ont dû rapidement fermer leurs campus, nécessitant forcément de s’adapter pour dispenser les cours à leurs étudiants. Comment se sont-elles emparées de cette crise ? Nous avons posé la question à plusieurs directeurs d’écoles et de programmes.

 

Si de très nombreuses Grandes Écoles avaient pressenti une fermeture imminente de leurs locaux, il leur a fallu tout de même plusieurs jours pour s’adapter pleinement à cette situation inédite dans le paysage de l’enseignement supérieur. Mais force est de constater que les écoles étaient prêtes à affronter ce confinement puisque, depuis le 23 mars, la majorité des établissements a relancé la machine et propose désormais aux étudiants de suivre tous les cours, à distance.

 

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Un nécessaire temps d’adaptation

Certaines écoles étaient mieux préparées que d’autres, mais, pour la plupart, il a fallu banaliser une semaine pour mettre en place ou finaliser les derniers détails des cours en ligne. C’est notamment le cas de NEOMA BS : « Nous avons choisi de suspendre les cours pendant une semaine pour déployer progressivement nos outils. Nous avons commencé à dispenser les premiers cours en ligne sur trois programmes, mais l’intégralité des cours est dispensée à distance depuis le lundi 23 mars », explique Benoît Anger, Associate Dean Corporate Development & Communication de l’école.

Plusieurs problématiques se posent ainsi aux écoles. La première concerne la prise en compte des connexions de chacune des parties prenantes. Si cette inquiétude paraît bénigne, elle revêt une importance cruciale dans l’adaptation des contenus. La connexion n’est pas la même dans certaines zones isolées que dans les grandes métropoles françaises. La construction d’une offre 100% en ligne a nécessité un travail de fond pour les écoles, qui se sont demandé s’il fallait partir sur un format synchrone ou asynchrone. En sachant que le premier permet d’offrir une expérience presque similaire aux étudiants qui passent des cours en présentiel aux classes virtuelles.

Globalement, les Grandes Écoles ont fait le choix du double modèle pour ne pas pénaliser les étudiants. « Il faut assurer la continuité des cours tout en assurant la qualité académique. Nous avons travaillé avec notre learning center pour maintenir une partie des cours en face à face, notamment ceux qui sont interactifs, avec des outils déjà utilisés comme Facebook Live, Teams ou encore Bluejeans. Nous avons également fait le choix de partir majoritairement en asynchrone avec un système de forums où les étudiants pourront échanger avec leurs professeurs, cela lève la contrainte des réseaux ralentis », détaille Denis Lescop, Directeur des programmes de MBS.

Outre la question du format des cours, tous les établissements ont été confrontés au défi de la digitalisation des contenus dans un délai très court. Si la majeure partie des Grandes Écoles avaient inscrit le digital dans leur feuille de route, elles ont tout de même dû adapter, rapidement, l’intégralité de leur curriculum pour un enseignement à distance. Ainsi, BSB annonçait avoir profité de cette semaine blanche pour créer plus de 259 modules de cours sur Teams, affichant ainsi 6 000 heures de cours en e-learning, quand TBS affirme dispenser près de 90 cours virtuelles chaque jour.

 

Coronavirus : comment adapter les TP ?

Pour les écoles d’ingénieurs, dont la pédagogie prend souvent la forme de travaux pratiques dans des laboratoires dédiés, l’adaptation des cours était plus complexe. Du côté de l’EBI, on a identifié trois types de TP, ceux qui sont essentiels pour les étudiants, qui seront dispensés à la fin du confinement et les autres qui peuvent remplacés par des simulations.

À l’ESIEA, on était déjà prêt à cette éventualité, grâce notamment aux grèves, et les cours ont repris dès le 16 mars ! « Pour nos TP d’électronique, nous avions déjà utilisé un simulateur en ligne pendant les grèves. Nos étudiants en spécialité cybersécurité peuvent bénéficier d’un réseau pédagogique interne doté de centaines de serveurs qui peuvent simuler une attaque à distance. Nous avons également des parcours plus pointus où nous fonctionnons en reverse engineering. À partir du matériel, les étudiants doivent retrouver les composants pour comprendre comment réaliser une attaque sur un produit. Nous avons donc fourni à nos étudiants des cartes pour leur permettre de s’entraîner depuis chez eux. Nous avons également des projets qui tournent autour de la robotique. Cependant, dès la première année, nous leur offrons un petit robot qui reste chez eux et qui leur permet également de s’entraîner sur des matières comme la physique ou les mathématiques pour avoir une vision plus concrète de notions abstraites », dévoile son DG, Loïc Roussel.

 

Sensibiliser sa communauté aux cours en ligne

Outre les étudiants qui doivent s’adapter à ce nouveau rythme, l’une des problématiques rencontrées reste la formation des professeurs à ces nouveaux outils. Si toutes les écoles interrogées s’accordent à dire que les enseignants-chercheurs se sont très vite mobilisés autour de cette crise, il a tout de même fallu former des parties prenantes qui n’étaient pas totalement prêtes à utiliser ces plateformes.

À Rennes SB, les équipes pédagogiques se sont mobilisées toute la semaine du 16 mars, week-end inclus, pour se former à ces outils et proposer la meilleure expérience d’apprentissage aux étudiants dès le 23 mars. « Il était essentiel de former les parties prenantes. Chaque jour, deux webinaires étaient dispensés, un en anglais, un en français, pour préparer nos professeurs à cette transition. Nous avons également réalisé quelques classespilotes pour avoir un feedback de nos enseignants, mais aussi nos étudiants qui nous ont permis de faire remonter des points d’amélioration intéressants », explique le Dr Helmi Hammami, Professeur associé à l’école.

À NEOMA BS, la direction de la pédagogie innovante a accompagné toute la faculté en partageant les best practices. En outre, Benoît Anger précise qu’un outil essentiel, utilisé par plusieurs écoles, a particulièrement aidé dans la mise en place du 100% online : « Nous avons pu bénéficier de notre abonnement à Harvard Publishing, qui délivre de nombreux conseils sur l’enseignement à distance. Cela s’est avéré très précieux pour nos professeurs. »

Face au caractère exceptionnel de la situation, de nombreux établissements ont pris le parti de permettre aux professeurs de définir leurs modalités pédagogiques, en assurant tout de même un suivi rigoureux de la qualité des enseignements proposés. C’est notamment le cas à l’INSEEC School of Business & Economics. « Nous avons mis en place un sondage auprès des étudiants pour qu’ils nous fassent remonter des informations sur la manière dont ils vivent ces cours à distance et qu’ils nous indiquent si les professeurs délivrent bien une alternative d’enseignement. Cette initiative nous permettra également d’adapter nos dispositifs. Nous savons que les outils mis en place lors des premières semaines de confinement ne seront peut-être pas les mêmes qui seront utilisés à la fin du confinement. C’est pourquoi nous leur demandons d’être force de proposition », comment Isabelle Barth, DG de l’établissement.

 

Coronavirus : un élan de solidarité dans les Grandes Écoles

De son côté, Herbert Castéran a vu une mobilisation importante naître chez ses enseignants : « Sans que ce soit impulsé par la direction, nous avons vu émerger des communautés de pratiques. Les professeurs se sont mis à écrire à l’ensemble de leurs pairs pour donner leurs astuces », explique le DG d’EM Strasbourg BS, une initiative loin d’être isolée. En effet, l’ESIEA, a décidé de partager ses bonnes pratiques. Loïc Roussel a mis en place un webinar, lors de la première semaine de confinement, pour dévoiler ses best practices à d’autres écoles qui n’avaient pas encore mis en place leurs cours à distance.

Frank Bournois a observé une mobilisation importante du côté des étudiants. « Les élèves sont des modèles de ressource. Cette crise va faire des dégâts, mais elle va nous permettre de faire des progrès sur certains points. Nous avons mis en place, sur 2 mois, des projets sur le digital qu’on aurait mis 5 ans à développer. Nous étions tous en train d’adopter le digital, mais personne n’avait gérer ce chantier grandeur nature, avec le personnel et les étudiants. Ce qui est magique dans l’alchimie sociale des écoles, c’est de voir que, dès le début, les étudiants utilisent de façon dérivée des logiciels qui sont du domaine du jeu pour partager des informations entre eux ou créer des cahiers de notes qu’ils partagent entre eux. Sans cette crise, on n’aurait jamais vu cette ingéniosité-là », observe le DG d’ESCP BS.

 

MicrosoftTeams, Zoom et Moodle grands gagnants du confinement

Globalement, les Grandes Écoles utilisent majoritairement Moodle pour des solutions asynchrones. C’est la solution choisie notamment par Rennes SB qui avait décidé de fermer son campus dès le 16 mars avant de reprendre des cours 100% online dès le 23 mars. Mais pour éviter une rupture pédagogique, l’école a préféré cette solution pour permettre à ses élèves de ne pas prendre de retard durant la semaine banalisée par l’établissement.

Pour les solutions synchrones, MicrosoftTeams et Zoom sont les solutions privilégiées par les établissements. Cette décision a permis une incroyable montée en bourse de l’action de Zoom. Depuis janvier, le titre a grimpé de plus de 100%. L’entreprise atteint désormais une capitalisation boursière de 40 milliards de dollars. Depuis l’annonce du confinement, l’application truste le top 3 du classement des applications les plus téléchargées en France sur l’iPhone.Cours en ligne Coronavirus

 

Coronavirus : vers des examens à distance

Après les cours la question qui se pose naturellement est celle de l’évaluation du niveau des élèves. Une majeure partie des écoles a pris le parti de digitaliser complètement les examens, même si le calendrier a tout de même été légèrement chamboulé, comme l’observe Christophe Baujault DG de l’ECE : « Les examens en contrôle continu prévu dans les 15 prochains jours ont été annulés. Nous espérons que la crise soit passée d’ici les partiels de fin de semestre, mais nous prévoyons tout de même d’évaluer une partie des connaissances des étudiants grâce au travers la remise de dossiers. Concernant les soutenances, elles seront organisées via Zoom ou Skype. » De son côté, l’EBI attend également la fin de la crise pour proposer des partiels en présentiel, puisque le calendrier de l’école impose ces examens fin juin, en espérant que le confinement sera levé d’ici là. La question d’examens en présentiel est d’autant plus importante pour les écoles d’ingénieurs qui évaluent le niveau des étudiants, en partie grâce à des TP.

Concernant les business schools, la majorité des établissements a opté pour une version digitale des examens. « À partir du moment où nous poussons les étudiants étrangers à rester dans leur pays, nous sommes obligés d’adapter les méthodes d’évaluation. Nous utiliserons Moodle qui permet à l’étudiant de répondre directement en ligne dans un temps imparti », décrit Denis Lescop.

De nombreux outils ont émergé pour permettre aux professeurs d’assurer le bon fonctionnement des examens. À l’ISC Paris, on a opté pour l’outil TestWe. « Il offre des options de sécurité intéressantes pour la généralisation de nos semestres en ligne. Lorsqu’il planche sur son examen sur sa plateforme, les autres fonctionnalités de l’ordinateur sont bloquées », explique Jean-Christophe Hauguel, DG de l’établissement.

Toutefois, il convient de s’interroger sur ces divers choix. S’ils paraissent comme des incontournables pour suivre au mieux les élèves dans leur évaluation et proposer une expérience proche d’un partiel en présentiel, ces outils n’en demeurent pas moins intrusifs. Tant Moodle, que TestWe, offrent aux Grandes Écoles la possibilité d’avoir un suivi rigoureux de ce que fait l’étudiant, en temps réel, sur son ordinateur : impossibilité d’accéder aux autres fonctions de l’ordinateur, possibilité pour la business school de vérifier l’horaire de connexion d’un étudiant, le temps qu’il a passé sur la plateforme, les onglets sur lesquels il a cliqué, etc.

C’est pourquoi bon nombre de business schools ont décidé d’adapter les modalités d’examen au cas par cas. En effet de très nombreuses écoles ont choisi de laisser une certaine liberté aux professeurs en fonction du contenu du cours, mais aussi des situations personnelles rencontrées par les étudiants. « Il n’y a pas de solution unique, mais un mix de modalités, selon les professeurs, entre des oraux à distance et des examens sur Moodle. Notre priorité numéro 1 est de ne pas pénaliser les étudiants », résume Benoît Anger.

Il est vrai que, face à des examens en ligne qui permettent aux étudiants d’échanger assez facilement via leur téléphone, tout en composant leurs écrits sur leur ordinateur, plusieurs Grandes Écoles ont décidé de tester la compréhension d’un cours plus que les connaissances à proprement parler. Ainsi, plus que des partiels sur Moodle, les élèves devront principalement réaliser des oraux par Skype ou remettre des dossiers sur un sujet précis, en lien avec le cours.