mercredi, décembre 2, 2020
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Les fonds souverains : un instrument de puissance

Un fonds souverain est un fonds d’investissement détenu par un Etat. Ces acteurs sont extrêmement dynamiques sur les marchés, avec plus de 7500 milliards de dollars d’actifs sous gestion en 2017.

 

Les origines des fonds souverains

A l’origine, ces fonds ont été créés grâce aux excédents commerciaux générés par les Etats, notamment les exportateurs de gaz naturel et de pétrole (surtout au Moyen-Orient). Le premier apparaît en 1953 au Koweït sous le nom de Koweit Investment Board. Ils se sont massivement développés depuis les années 1990, mais surtout depuis la crise de 2007, qui a marqué l’érosion du modèle centré sur les fonds privés. Les fonds souverains ont alors agi afin de pallier les déficiences du secteur privé et stabiliser le système bancaire mondial, mais leur action de plus en plus agressive laisse planer craintes et doutes quant à leurs réelles intentions : certains fonds sont finalement des outils de politique extérieure. C’est possiblement le cas pour les Qataris et les Chinois… qui investissent dans des banques britanniques comme Barclays ou Merrill Lynch. Difficile donc de discerner les motifs réels derrière ces actions.

Les trois plus gros fonds souverains au monde sont le Government Pension Fund norvégien (922 milliards de dollars sous gestion), l’Abu Dhabi Investment Authority (828 milliards) et le China Investment Corporation (813 milliards).

Ces fonds peuvent avoir des objectifs différents : en Norvège, dans une société attachée à l’égalité et à l’équité  intergénérationnelles, le but est de permettre aux générations futures de profiter des revenus tirés de l’activité pétrolière, de faire ruisseler les ressources dans le temps, mais cela n’est pas le cas dans tous les pays, comme nous l’avons vu (en 2011, 40% des actifs des fonds du Moyen-Orient étaient des actions d’entreprises occidentales, parfois stratégiques).

classement plus gros fonds souverains
Source : fonds-souverains.over-blog.com

En France, le Fonds Stratégique d’Investissement a été crée en 2008 sous Nicolas Sarkozy, qui ne voulait pas être le président sous qui « les groupes industriels français seraient passés dans d’autres mains ». Cette décision s’inscrit donc dans une logique protectionniste, afin de préserver les entreprises des OPA hostiles venant de l’étranger (Mittal sur Arcelor en 2006, par exemple), bien que cela ne plaise pas à Angela Merkel notamment qui souhaitait mettre en place un système de défense à l’échelle européenne.

Ce fonds avait également pour but de favoriser le développement des PME innovantes en leur apportant les capitaux nécessaires. En 2012, le FSI se transforme et devient une entité, la Banque Publique d’Investissement (bpifrance). Bien que son capital soit beaucoup plus modeste que les fonds cités plus haut, bpirance est tout de même le premier fonds souverain au monde au regard du nombre de prises de participation dans les entreprises de la tech, devant les puissants fonds chinois, singapourien ou qatari. Le fonds français a ainsi plus de 25 milliards d’euros d’actifs sous gestion dans ce secteur, et s’est introduit au capital de plusieurs pépites comme Parrot (spécialiste des drones).

fonds souverains tech

 

Les différents types de fonds souverains

Peut-on effectuer une typologie des fonds souverains ? Quels seraient des critères de classification ?

On peut établir une première distinction en fonction de l’origine des ressources du fonds, entre les fonds commodity qui seraient alimentés par les recettes d’exportation de matières premières, et les autres fonds, plus classiques.

Dans la première catégorie, on peut placer les fonds du Moyen-Orient (Abu Dhabi) ou encore le fonds russe. Dans la seconde catégorie, on retrouve le fonds de Singapour Temasek ou le Future Fund australien. Il faut noter que la taille des premiers fonds est beaucoup plus importante, puisque la plupart des grands fonds mondiaux y ont leur place.

Ces deux types de fonds peuvent avoir des objectifs bien différents, comme nous allons le voir.

Pour ce qui est des fonds commodity, le but principal est de se prémunir contre deux phénomènes : le syndrome hollandais et une instabilité économique trop forte.

Pour comprendre le premier, il nous faut nous plonger dans quelques réflexions d’histoire économique. Dans les années 1960, les Pays-Bas commencent à se désindustrialiser suite à la découverte de gisements de gaz naturel. Ils basent leur croissance économique sur l’exploitation et l’exportation de ces ressources.

A très court terme, le revenu national et le pouvoir d’achat augmentent, donc la demande de biens et services s’accroît également. Or, cela entraîne une hausse des prix dans le secteur industriel et une hausse du taux de change réel, et détériore sa compétitivité à l’échelle internationale (exportations de plus en plus chères).

Le processus de désindustrialisation s’accélère car il devient de plus en plus difficile de faire face à la concurrence des pays émergents notamment, la croissance faiblit et cela peut même ultimement se traduire par un appauvrissement du pays une fois les ressources naturelles épuisées. Pour empêcher cela, les fonds souverains peuvent placer une partie de leurs ressources à l’étranger afin de contenir la hausse de la demande intérieure, des prix et du taux de change réel, et in fine préserver la compétitivité du secteur des biens et services et garantir une croissance plus pérenne et stable. L’enjeu majeur est donc de réussir à constituer une épargne de long-terme.

Le deuxième objectif est de se prémunir contre les fluctuations de prix des matières premières, qui pourraient entraîner une dégradation des revenus et des recettes budgétaires, mettant donc en péril le financement des dépenses publiques à une période où elles sont terriblement importantes. Par exemple, le Fonds de stabilisation russe avait pour mission, avant 2008, d’épargner durant les années où le prix du baril de pétrole dépassait 27 dollars, afin de fournir des ressources à l’Etat une fois les prix plus faibles. De tels fonds souverains ont donc pour rôle de jouer avec l’épargne nationale afin de lisser les fluctuations économiques.

 

Pour ce qui est du second type de fonds, les objectifs diffèrent. Leurs ressources peuvent premièrement être utilisées afin de soutenir le développement de l’économie locale en participant au financement des investissements. Ces fonds d’aide au développement existent principalement dans des pays où les marchés financiers ne sont pas assez importants pour apporter les capitaux nécessaires aux projets porteurs de croissance.

Par exemple, le fonds singapourien TEMASEK (plus de 300 milliards de dollars aujourd’hui) fut l’un des premiers à soutenir cette stratégie en aidant à la création d’entreprises locales dans des secteurs innovants comme les médias, les télécommunications, les services financiers, etc. Apparu officiellement en 1974, ce fonds a permis le décollage de la croissance du pays, qui s’est petit à petit ouvert sur le monde et à l’économie de marché, marquant le recul du pouvoir étatique dans la vie économique.

Quel bilan pour l’activité des fonds souverains ?

Ont-ils effectivement réussi à jouer leur rôle stabilisateur, ou bien n’est-ce qu’une utopie ? Leur stratégie de buy and hold (acheter des actifs a priori sous-évalués puis les garder en portefeuille pour les revendre plus tard et réaliser une plus-value, cela permettant de faire converger les cours vers leurs valeurs fondamentales) a-t-elle réussi ?

Pour répondre à cette question, il nous faut considérer l’exemple de la crise qui a débuté en 2007.

Durant une première phase (du déclenchement jusqu’à septembre 2008), les fonds souverains ont pris des participations importantes à l’international pour secourir de grandes banques, comme le montre le tableau ci-dessous. Le krach a entraîné une forte baisse du prix des actions, ce qui a permis aux fonds d’investir de grosses sommes. Les banques occidentales n’ont pu tourner le dos à ces anges gardiens à la vision de long-terme, ce qui fait qu’elles ont récolté plus de 50 milliards de dollars sur la période.

Ces fonds connaissaient alors une conjoncture assez favorable et n’avaient pas besoin de résultats immédiats ; la hausse des prix des matières premières leur garantissait des rentrées de fonds. Le 3 janvier 2008 le prix du baril de brut léger américain dépassait la barre symbolique des 100 dollars, alors qu’il s’échangeait à 55 dollars un an auparavant. Sur la même période, le prix du blé a doublé.

fonds souverain banques occidentales

Mais à partir de septembre 2008 et la faillite de Lehman Brothers (le 15 septembre), la donne a changé. Les troubles financiers se sont encore amplifiés, les cours des matières premières se sont effondrés (-60% entre septembre et décembre), et dans le même temps, le commerce mondial ralentissait fortement (-17% au dernier trimestre 2008).

Les fonds souverains ont commencé à connaître des pertes importantes (estimées au total entre 250 et 350 milliards de dollars) : leur stratégie à l’échelle internationale s’est mise à être contestée à l’intérieur de leur pays, comme si la préférence nationale devait s’imposer.

Et c’est effectivement ce qui s’est passé. Dans ce contexte économique et financier plutôt flou, les investissements se sont repliés les banques et entreprises locales, elles aussi en proie à d’importantes difficultés. Cela contraste donc avec leur stratégie précédente d’ouverture croissante sur le monde.

Pour donner un exemple, le fonds Koweit Investment Authority a consacré beaucoup de ressources au sauvetage de la bourse du Koweït, comme a pu le faire le Qatar avec ses banques. Les fonds continuent à jouer leur rôle de stabilisateur, mais cette fois-ci, pour limiter la propagation de la crise à l’échelle locale.

 

Les fonds souverains : des objectifs uniquement économiques ?

Ces fonds sont finalement assez peu connus du grand public, comme si un flou les entourait, ce qui entraîne de nombreux doutes et de nombreuses questions à leur sujet. Au-delà de leur rôle de stabilisation de l’environnement macro-économique, ne peuvent-ils pas être une arme géopolitique ? Certains les perçoivent comme le bras armé d’États souvent peu démocratiques pour contrôler directement ou indirectement des entreprises du monde occidental.

Un milieu bien connu est traversé par de telles questions, le monde du football. Le Qatar sponsorise et soutient plusieurs grands clubs européens (notamment le Paris Saint-Germain), tout comme Abu Dhabi (Manchester City, au travers de leur compagnie aérienne Etihad Airways) ou Dubaï (Fly Emirates avec le Real Madrid ou Arsenal).

Ils investissent environ 300 millions d’euros chaque année dans ce milieu, dans le but de faire rayonner leur image et gagner en légitimité. Certains spécialistes comme Javier Capapé parlent de « diplomatie du football », nouvelle forme de soft power. Pour lui, le stade est « un lieu d’affaires », puisque lors des rencontres, les représentants des ces pays sont amenés à rencontrer des personnalités locales afin de tisser des liens et des relations qui pourront être utiles plus tard lors de relations d’affaires privilégiées.

Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République et Nasser al-Khelaifi, président du PSG

De plus, il existe des craintes concernant l’ingérence de fonds étrangers (notamment du Moyen-Orient) dans la vie économique des pays occidentaux à travers des prises de participation dans des entreprises importantes.

C’est la stratégie controversée du Qatar en France, avec des investissements dans des groupes comme Total, LVMH, Vinci, Veolia, etc. Les enjeux géopolitiques ne sont donc jamais bien loin.

C’est d’ailleurs pour cela qu’un protectionnisme financier s’est mis en place à partir de 2008 (voire même depuis 2006 en France, avec un projet de loi pour lutter contre les OPA venant de l’étranger). Dominique de Villepin évoque le « patriotisme économique » pour défendre cette mesure, qui s’est ensuite étendue à l’échelle européenne.

Ainsi, les zones d’ombre sont nombreuses autour de ces fameux fonds souverains, qui jouent un rôle de stabilisateurs mais parfois aussi de prédateurs pour introduire des marchés concurrents, imiter des technologies, nouer des contacts … La frontière entre la sphère économique et géopolitique est donc plutôt floue, ce qui explique la méfiance généralisée vis-à-vis de ces entités.

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