Visuel pour illustrer la corrélation entre la longueur du nom d'une école et son prestige
Analyse Décryptage

Moins il y a de lettres, meilleure est l’école ?

Plus on grimpe dans la hiérarchie des grandes écoles, plus les noms raccourcissent. De HEC à l’X, en passant par l’ENS ou l’ENA, l’élite semble apprécier les sigles courts. Simple coïncidence ou reflet d’un mécanisme plus profond de reconnaissance et de prestige ?

Une observation de comptoir qui tient étrangement bien

Comptons les lettres qui composent les noms des meilleurs établissements de l’enseignement supérieur français.

L’X – un caractère : l’école la plus prestigieuse de France, point.

CS (CentraleSupélec) – deux lettres : la grande challenger de la première.

HEC : la meilleure école de commerce.

ENS : l’école la plus sélective.

PSE / TSE : les meilleurs départements d’Économie.

CFJ : la meilleure école de journalisme.

ENM : seule école française formant à la magistrature.

PSL : meilleure université de France.

ENA : l’école formant aux grands corps d’État (on va y revenir).

Trois lettres chacune. Respectivement les meilleurs de chaque discipline.

Sept institutions, sept domaines verrouillés, avec trois lettres seulement.

Quatre lettres : ESCP, ENAC, INSP, INET. On descend d’un cran. Toujours l’excellence, mais un cran en dessous.

Cinq lettres : Fémis, Ponts, Mines, ESSEC, ENSAE, ENSTA, EHESS, CELSA, ESPCI, EDHEC. Établissements aussi excellents que ceux à quatre lettres, mais on approche de la limite de cette logique.

Six lettres : emlyon, INSEAD. Là, la corrélation commence à vaciller par rapport aux « tiers » supérieurs ; nous allons y revenir.

Huit lettres : Audencia, Dauphine, Ferrandi, Sorbonne… Que dire ?

Cette corrélation entre brièveté du nom usuel et prestige perçu est suffisamment robuste pour n’être pas qu’un simple hasard… Et suffisamment fragile pour ne pas être une loi universelle. Alors comment la qualifier ?

Le mécanisme : la familiarité fabrique l’abréviation

La réponse tient en un mécanisme linguistique simple que les socio-linguistes appellent la lexicalisation par fréquence d’usage. Plus un mot est utilisé dans une communauté, plus il tend à se raccourcir. C’est une loi universelle du langage, documentée dès les travaux de George Zipf dans les années 1930 : la longueur d’un mot est inversement proportionnelle à sa fréquence d’emploi.

En français courant : « télévision » devient « télé », « automobile » devient « auto », « mathématiques » devient « maths ». Dans le jargon des préparationnaires : l’École polytechnique devient « l’X », l’École des hautes études commerciales devient « HEC », l’École normale supérieure devient « Normale Sup’ » pour nos grands parents, « Ulm » pour nos parents, et tout simplement « l’ENS » pour nous.

Ce raccourcissement ne se produit pas par hasard. Il apparaît quand une institution est « suffisamment connue » pour que l’abréviation soit comprise sans ambiguïté. Dire « l’X » dans une conversation entre préparationnaires ne crée aucune confusion, tout le monde sait de quoi on parle. Exemple récent : à force de dire « GEM » et non Grenoble École de Management, l’administration de l’école a changé de nom en « GEM Alpine Business School », confirmant que l’abréviation était déjà intégrée dans le langage verbal par tous.

Si la spontanéité a formalisé l’abréviation, la rendant officielle, on pourrait alors croire que cela signifie que GEM, désormais constituée de trois lettres, a atteint le « seuil de notoriété ». Mais ce n’est pas systématique pour toutes les écoles. Dire « MBS » pour Montpellier Business School nécessite parfois une clarification selon le contexte : parle-t-on d’une école ou d’un prince d’Arabie Saoudite ?

La brièveté du nom usuel est donc un indicateur de notoriété, pas de qualité intrinsèque. Mais dans un système aussi hiérarchisé que l’enseignement supérieur français, notoriété et rapports de pouvoirs sont fortement corrélés. Les institutions les plus prestigieuses sont les plus discutées, donc les plus abrégées, donc les plus courtes. La corrélation lettres-prestige n’est pas causale, c’est un effet secondaire de la fréquence d’usage. C’est pourquoi l’Institut catholique de Lille devient « La catho » dans le jargon.

Le leurre : les noms complets racontent une autre histoire

Mais cette observation s’effondre dès qu’on déplie les acronymes.

HEC = École des Hautes Études Commerciales de Paris. Sept mots, quarante-six lettres. Et même si personne ne dit cela, et qu’on prend le nom officiel du diplôme : « HEC Paris » : huit lettres, ce n’est donc pas la meilleure école de commerce ?

ENS = École Normale Supérieure de Paris. Cinq mots, trente-deux lettres. ENS Paris, huit lettres aussi. Le mythe de la rue d’Ulm s’effondre quand même.

X = École Polytechnique. Deux mots, vingt lettres. Démonstration par l’absurde.

ESJ = École Supérieure de Journalisme de Lille…

Ecole 42, abrégée 42, serait au même niveau que CS = CentraleSupélec ?

Les noms complets sont longs, solennels et descriptifs. Ils appartiennent au registre officiel, celui des décrets, des arrêtés ministériels, des diplômes encadrés. Les acronymes appartiennent au registre oral, celui des conversations de couloir, des forums de prépa, des discussions entre recruteurs. La brièveté n’est pas dans le nom, elle est dans l’usage social du nom.

Ce dédoublement (nom officiel long / nom d’usage court) est lui-même un marqueur de prestige. Les institutions qui possèdent un acronyme universellement reconnu disposent d’un double registre : elles peuvent être solennelles quand il le faut (sur un diplôme, dans une publication académique) et familières quand il le faut (dans une conversation, sur un CV). C’est un avantage communicationnel que les institutions moins connues n’ont pas.

Si un diplômé de HEC est culotté et écrit juste « HEC » sur son CV et non pas « HEC Paris », le recruteur comprend instantanément. Quand un alumni de l’ex-Grenoble École de Management écrit juste « GEM » le recruteur peut se poser des questions, s’il n’y a pas « Alpine Business School » derrière. Pour RSB (Rennes School of Business), l’abréviation seule ne passera pas les screenings. En résumé : le premier acronyme est un signal pur ; le second nécessite un décodeur ; le troisième, d’envoyer un CV corrigé.

Les exceptions qui refusent de jouer le jeu

Si la corrélation lettres-prestige était parfaite, elle ne serait pas intéressante. Ce qui est intéressant, ce sont les anomalies.

INSEAD : six lettres, et pourtant, prestige maximal. Elle est probablement l’école de management française la mieux classée à l’international, et son acronyme fait six lettres. Pourquoi ? Parce que l’INSEAD n’a jamais été abrégée davantage. Personne ne dit « l’INS » ou « SEAD ». Le nom est devenu un mot à part entière, prononcé comme un mot (« In-se-ad ») et non épelé lettre par lettre (« I-N-S-E-A-D »). C’est une lexicalisation complète, l’acronyme a cessé d’être un acronyme pour devenir une marque : l’Institut Européen d’Administration des Affaires est devenue l’INSEAD. C’est le même phénomène que NASA, UNESCO ou IKEA : des sigles devenus des noms propres.

Sciences Po : neuf lettres, prestige très élevé. L’IEP de Paris est universellement connu sous le nom « Sciences Po ». C’est plus long que l’ENA ou l’ENS, mais l’institution est au sommet de la hiérarchie des sciences politiques françaises. L’explication tient au fait que « Sciences Po » n’est pas un acronyme mais une contraction. L’Institut d’Études Politiques de Paris est devenu « Sciences Po Paris » puis « Sciences Po », un raccourcissement par troncation, pas par « initialisme ». Le résultat est plus long qu’un sigle de trois lettres, mais plus court que le nom complet, et surtout parfaitement identifiable (presque deux syllabes).

ISAE-SUPAERO : onze lettres avec le tiret, prestige considérable. L’Institut Supérieur de l’Aéronautique et de l’Espace est l’une des meilleures écoles d’ingénieurs de France, et son nom est un cauchemar communicationnel. Personne ne sait s’il faut dire « l’ISAE », « SUPAERO », son nom complet ou « SupAéro ». Le tiret lui-même est un héritage de fusion (SUPAERO + ENSICA en 2007). C’est l’exception qui infirme la règle : une école d’élite avec un nom beaucoup trop long, précisément parce que la fusion a empêché la cristallisation d’un acronyme unique. Mais les fusions des écoles de management peuvent se révéler plus communication friendly ; on y vient.

SKEMA : cinq lettres, dans le même « tier » qu’une école parisienne au comptage. ESSEC et mat ? Voilà qui ferait grincer des dents. Mais la School of Knowledge Economy and Management n’est pas un acronyme historique : c’est un nom de marque inventé en 2009 lors de la fusion de deux écoles. Contrairement à « l’ESSEC » (qui s’est imposé par un siècle d’usage), cet acronyme a été conçu pour être court, mémorisable et international. C’est du branding, pas de la lexicalisation naturelle. La brièveté de SKEMA n’est pas un indicateur de notoriété accumulée, c’est un choix marketing, et il fonctionne très bien.

Et c’est là que la corrélation se fissure définitivement. Les noms courts historiques sont courts parce qu’ils sont anciens et omniprésents. Les noms courts récents (SKEMA, KEDGE, NEOMA) sont courts parce qu’ils ont été fabriqués pour l’être. Les premiers sont des fossiles linguistiques témoignant d’un prestige séculaire. Les seconds sont des produits de communication témoignant d’une stratégie de marque. Longueur quasi identique, mécanisme opposé.

La vraie règle : ce n’est pas la longueur, c’est l’unicité

Si on reformule l’observation initiale de manière plus rigoureuse, ce n’est pas la brièveté qui est corrélée avec le prestige, mais l’unicité référentielle. Une institution prestigieuse est celle dont le nom (court ou long) ne désigne qu’elle et rien d’autre.

« L’X » ne désigne qu’une seule institution au monde (même si c’est un acronyme que personne ne connaît en dehors de France). « HEC » en désigne quatre (Paris, Montréal, Liège, Lausanne), mais dans le contexte mondial, l’ambiguïté est nulle. « L’ENS » en désigne quatre aussi (Ulm, Lyon, Saclay, Rennes), mais sans information supplémentaire ; le qualificatif signifie celle de Paris, et tout le monde le sait.

Les institutions qui ont un référent unique dominent la conversation. Celles qui partagent leur nom avec d’autres sont condamnées à se qualifier : « ENS Lyon », « Sciences Po Bordeaux » ou « HEC Nord » (devenue depuis l’EDHEC à la suite d’un conflit judiciaire avec HEC Paris à propos du patronyme en 1951). Le qualificatif géographique est un aveu de non-unicité, et donc, dans la logique du prestige, un aveu de secondarité. On ne dit jamais « HEC Paris » entre préparationnaires, le « Paris » est redondant. Mais si on dit  « Sciences Po Toulouse » sans « Toulouse », on penserait à Sciences Po Paris.

Inversement, le rebranding de l’ENA en INSP est un cas typique de destruction de capital nominal. « L’ENA » ou l’École Nationale d’Administration était un des acronymes les plus puissants du lexique français : trois lettres, unicité totale, connotation immédiate (pouvoir, élite, haute fonction publique). « L’INSP » est un sigle parmi d’autres, confondable avec l’INSEE, l’INSERM, l’INPI ou beaucoup d’autres. En gagnant une lettre, l’institution a perdu un demi-siècle de capital symbolique. Pas étonnant que tout le monde continue de dire « l’ex-ENA ».

Et comment ne pas au moins déplier un nom complet : Montpellier Business School – School of Business ? Une pépite. MBS a jugé nécessaire de préciser, dans son propre intitulé, qu’une école de Management est bien une Business School pour ceux qui auraient des doutes. Blague à part, quand une institution n’a pas l’unicité référentielle (ici MBS = Mohammed Ben Salmane), elle compense par l’accumulation. Plus de mots, plus de descripteurs, plus de sous-titres, comme si le volume pouvait remplacer la reconnaissance.

Et dans les universités ?

En dehors des Grandes Écoles, le nom des universités françaises semble soit verrouillé dans la géographie (Dauphine, Paris-Saclay, Université de *ville quelconque*…), soit dans l’appartenance historique à un fondateur. À l’international, Oxford, doyenne des universités anglo-saxonnes, ne peut pas être raccourcie, c’est le nom de la ville, point. Cambridge, pareil. Stanford ? Idem. Harvard ? C’est le nom du créateur, on n’y touche pas. Là où « Sorbonne » ne désigne… eh bien, plus grand-chose de précis, justement, et c’est tout le problème de la marque post-1968. Panthéon Sorbonne, Sorbonne Université, Sorbonne Paris Nord et Sorbonne Nouvelle se battent toutes pour l’héritage de Robert de Sorbon, fondateur de l’université originelle.

La règle est spécifique aux grandes écoles précisément parce que leur modèle de marque fermée (concours, promotion réduite, identité forte) favorise la cristallisation d’un acronyme unique, là où les universités françaises, ouvertes et fragmentées post-68, voire re-fusionnées derrière, n’ont jamais pu trouver leur nom définitif.

Les universités obéissent à d’autres règles, et c’est normal. Il y a évidemment des électrons libres : MIT, PSL… mais elles viennent confirmer la règle. Massachusetts Institute of Technology et Paris Sciences et Lettres fonctionnent comme des marques fermées malgré leur statut universitaire : sélection drastique, petites promotions, branding d’élite, exactement comme les grandes écoles.

Malgré toutes ces nuances, la corrélation initiale tient suffisamment debout pour mériter une explication finale. Pourquoi, en moyenne et avec des exceptions, les institutions les plus prestigieuses ont-elles les acronymes les plus courts ?

Une abréviation linguistique plus que littéraire ?

Comme on l’a vu, le prestige est un phénomène d’accumulation temporelle, et le temps raccourcit les noms. Une institution fondée il y a deux siècles (l’X en 1794) a eu le temps de voir son nom se comprimer par l’usage. Une institution fondée il y a moins de 20 ans (SKEMA en 2009) n’a pas encore eu ce temps, personne ne dit encore S-K-M pour parler d’elle, et quand bien même : ça sonnerait presque plus long à l’oral. Les acronymes courts sont des marqueurs d’ancienneté autant que de prestige, et dans un système où l’ancienneté corrèle fortement avec la notoriété (les premières écoles créées étant aussi les plus sélectives), la boucle se ferme.

C’est un argument circulaire, et c’est précisément pour cela qu’il fonctionne. Le prestige crée l’usage, l’usage crée la brièveté, la brièveté signale le prestige, et le signal renforce l’usage. Les institutions prises dans cette boucle (HEC, X, ENS) sont linguistiquement verrouillées au sommet. Celles qui n’y sont pas sont condamnées à expliquer qui elles sont, ce qui, dans un marché de l’attention saturé, est déjà un handicap.

Par ailleurs, le nombre de syllabes joue aussi, en plus du nombre de lettres. ESCP, même si le nombre de lettres est faible, reste un nom à quatre syllabes. Trop long à prononcer, pour ses étudiants, qui l’abrègent souvent en deux syllabes : la « SCEP » (« SKEP » en phonétique). Ainsi, l’ESCP dispose d’un nom officiel et d’un nom officieux, tandis que l’ESC Pau, désormais éklore-ed, devait prouver qu’elle était une école différente de l’ESCP à l’oral. De la même manière, Polytech Nice doit se justifier qu’elle ne joue pas délibérément sur une consonance proche de Polytechnique.

Conclusion : le nom n’est pas le territoire, mais il dessine la carte

Compter les lettres d’un acronyme pour mesurer le prestige d’une école est évidemment absurde. Mais l’absurdité de surface cache une vérité socio-linguistique profonde : dans un système aussi hiérarchisé que celui de l’enseignement supérieur français, le langage lui-même encode les rapports de pouvoir. Les institutions dominantes dominent aussi le lexique, par la brièveté de leur nom, par l’unicité de leur référent, par la familiarité universelle de leur acronyme, et par un nombre moindre de syllabes.

Et si un étudiant de RSB (trois lettres, mais partagées avec des entreprises, sites internet et organismes du monde entier) peut rivaliser avec un étudiant de GEM (combinaison de trois lettres, mais dont dispose une seule école en France), la longueur de l’acronyme ne changera rien à la qualité de leur formation. Mais elle changera la vitesse à laquelle un recruteur identifie d’où ils viennent. Tapez les trois lettres des deux écoles sur Google, et vous verrez la différence de traitement.

Dans un monde où l’attention se mesure en secondes, être compris en trois lettres est un avantage. Avoir besoin de 22 lettres pour être identifié est un coût. Et ce coût, comme tous les coûts invisibles, finit par se payer.

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