Visuel graphique d'un article sur l'impossibilité des doubles diplômes entre écoles de management françaises
Analyse Décryptage

Doubles diplômes entre écoles de management françaises : mission impossible ?

Les grandes écoles de commerce françaises figurent parmi les institutions les plus réputées d’Europe pour la qualité de leurs programmes en management. Toutes disposent de solides réseaux internationaux, de très nombreux partenaires communs, mais aucune ne propose de double diplôme entre elles. Un paradoxe apparent, puisque leurs étudiants partagent le même système académique, la même reconnaissance nationale, les mêmes accréditations (EQUIS, AACSB, AMBA) et que l’enseignement est un domaine dans lequel la collaboration est souveraine, des universités qui s’allient aux écoles d’ingénieures proposant des diplômes joints entre elles.

Cette absence d’alliance n’a évidemment rien d’un oubli. Elle découle de profondes raisons structurelles, stratégiques et culturelles propres au modèle des grandes écoles françaises.

Double diplôme : un mythe confronté à un système fondé sur la concurrence

Les écoles de commerce françaises ne se sont pas construites comme des universités collaboratives, mais comme des institutions indépendantes et concurrentes, issues d’une logique de marché et de prestige. Depuis la création des concours ECRICOME en 1987 puis de la BCE en 1991, leur hiérarchie s’est structurée autour d’un classement unique où la position d’une école détermine directement son attractivité. Dans ce système, chaque double diplôme interne risquerait de brouiller les frontières entre établissements et d’affaiblir les avantages compétitifs que chacun entretient jalousement.

Proposer un diplôme commun entre l’EDHEC et l’emlyon par exemple, impliquerait une forme d’équivalence académique, voire à mutualiser une marque, ce qui est contraire à leur ADN. Ces écoles vivent de leur différenciation : pédagogie, réseau d’anciens, réputation dans tel ou tel secteur. Fusionner un diplôme reviendrait à diluer leur identité et compromettrait la lisibilité de leur positionnement respectif sur le marché international.

Pire, cela reviendrait pour l’emlyon à reconnaître des forces à un acteur recrutant le même vivier : « Je vous envoie quelques étudiants car je m’appuie sur votre narratif en finance et en échange vous disposez de notre expertise en entrepreneuriat, deal ? » Ça ne marche pas comme ça. Peu importe l’efficacité académique, en s’appuyant sur les points forts d’une autre, elle reconnaîtrait son infériorité, non seulement dans l’esprit des étudiants, mais aussi en comparaison des acteurs de taille similaire qui afficheront, eux, un modèle unifié.

L’héritage culturel du modèle des Grandes Écoles

Le refus du diplôme joint est aussi le reflet d’une culture française de la compétition méritocratique. Le système des classes préparatoires et des concours sélectifs repose sur la distinction, non sur la mutualisation. La réussite passe par la différenciation : KEDGE n’est pas NEOMA, et ne doit pas le devenir. Ces écoles tirent leur légitimité de la hiérarchie établie par le concours commun, et non d’un réseau intégré. Dans ce cadre, un double diplôme entre écoles françaises équivaudrait à renier cette singularité.

Les écoles de management disposent chacune de leur propre conseil d’administration, budget, et stratégie internationale. La rivalité entre écoles n’est pas simplement marketing : elle structure tout le système de reconnaissance sociale en France, une hiérarchie implicite renforcée par les classements. Dans un tel contexte, signer un diplôme commun reviendrait à neutraliser cette hiérarchie, donc à rendre le classement SIGEM obsolète.

Aucun établissement n’a intérêt à renoncer à une position conquise au fil des décennies. GEM ne partagera jamais l’exclusivité de sa marque avec Audencia ou SKEMA, pas plus que Sciences Po ne délivrera un diplôme joint avec l’INSP (ex-ENA). La coopération entre égaux suppose une égalité perçue des marques. Or le prestige entre écoles de commerce reste précisément leur avantage concurrentiel le plus direct !

Le modèle du PGE empêche le double diplôme

Car oui, un autre obstacle fondamental est la redondance académique. Toutes les Grandes Écoles de commerce françaises proposent sensiblement le même produit phare, le Programme Grande École (PGE), qui débouche sur un Master in Management. Leurs cursus partagent une même architecture : tronc commun puis spécialisation progressive. Les écoles de commerce appelées à tort par ce nom aujourd’hui, n’en sont pas ou plus, ce sont des écoles de management, formant à toutes les disciplines appartenant à la science de Gestion.

Or un double diplôme n’a de sens que lorsqu’il existe une complémentarité disciplinaire. Un étudiant d’HEC gagnera à obtenir un second diplôme du MIT ou de Polytechnique, car il acquiert ainsi une expertise technologique ou analytique que son école d’origine ne lui offre pas. Il obtiendrait également quelque chose à partir étudier le management, mais à l’étranger, afin de prouver qu’il est à l’aise dans un environnement mondial. En revanche, un double diplôme ESCP–ESSEC en finance n’apporterait aucun avantage intellectuel ou professionnel tangible : les cours, la localisation, la pédagogie et les débouchés sont quasi identiques ; ces écoles ont déjà toutes deux leur Master en Finance, qui plus est, très bien classés mondialement. Un léger avantage pour l’ESCP dans les récents classements internationaux certes, mais le gain symbolique et théorique pour l’étudiant serait insignifiant, si ce n’est nul.

Et même les rares fois où les écoles arrivent à disposer d’un « narratif » : l’ESCP et l’Europe, l’EDHEC et la finance, SKEMA et les campus, GEM et la tech… elles n’ont aucun intérêt à le partager. Cette micro différence dans les yeux des candidats, bien que parfois décousue, est leur plus grosse force. C’est même tout ce qui les différencie.

Un système différent des écoles d’ingénieurs

À l’inverse, les écoles d’ingénieurs parviennent à établir des doubles diplômes entre établissements français, car leurs spécialisations divergent réellement ; l’ingénierie, qui va des écoles de Chimie à l’agronomie, est beaucoup plus vaste que le management. L’X par exemple, « délègue » l’enseignement des Polytechniciens aux meilleures écoles dans leurs domaines, via un an de spécialisation dans une « école d’application », une fois leur cursus généraliste à Polytechnique fini. La complémentarité disciplinaire rend le partenariat naturel car ce sont des écoles publiques, pas nécessairement amenées à être rivales, mais complémentaires ; là où les écoles de management uniformément orientées, privées et concurrentes, ne disposent d’aucun angle différenciant pour bâtir une offre commune.

Parce que dès qu’un nouveau marché se développe, comme par exemple l’IA qui est le plus récent, les business schools s’empressent toutes pour recruter les meilleurs enseignants chercheurs dans le domaine, afin de sortir leur propre Master en IA appliqué au Management l’année suivante ; ou alors vont renforcer leurs alliances avec les écoles d’ingénieurs locales pour proposer un diplôme joint, mais c’est le même principe : la dynamique mimétique empêche la différenciation durable.

Des coopérations de recherche ou associatives

Cela ne signifie pas qu’aucune interaction n’existe. Les écoles collaborent régulièrement au sein d’associations professionnelles (conception des épreuves aux concours, CGE, séminaires…), ou dans des centres de recherche communs. Cependant, ces initiatives relèvent d’une coopération ponctuelle pour le recrutement, des enjeux de gouvernance ou académiques entre directeurs des écoles, entre enseignants chercheurs… et non d’une co-diplomation pour les étudiants.

Il existe aussi quelques initiatives, sportives pour la plupart, qui démontrent qu’une coopération partielle entre les Grandes Écoles de commerce est possible, dès lors qu’elle reste cantonnée à des activités extra-académiques. Ce ne sont pas tant les écoles elles même mais les étudiants qui sont à l’origine de ces projets. Parmi les évènements inter-étudiants les plus connus : Altigliss, le Challenge ECRICOME, la Course Croisière EDHEC… Toujours dans l’optique de désigner un « meilleur » inconsciemment, la mentalité de rivalité sportive perdure même bon enfant, le système français fragmenté ne cachant pas ses inspirations de la Ivy League.

Mais des associations elles-mêmes peuvent se créer conjointement entre deux écoles de positionnement relativement égal. C’est le cas de l’ESCP-HEC Finance Club, une association étudiante commune réunissant les passionnés de finance d’entreprise ou de marché des deux institutions. Cette collaboration conduit à des conférences et des projets dans un domaine d’expertise où les étudiants des deux écoles excellent déjà. Elle illustre la seule forme d’alliance que les Grandes Écoles françaises acceptent : une coopération horizontale, « chill » et visant à amplifier son réseau.

Conclusion : La fusion plutôt que le double diplôme

Ironiquement, si des rapprochements entre écoles françaises voient le jour, ils prennent plutôt la forme de fusions institutionnelles, non de diplômes partagés. L’ESCP qui a fusionné avec l’EAP puis absorbé Novancia a illustré ce phénomène, et plus récemment : NEOMA, SKEMA ou encore KEDGE témoignent de ce mouvement. Ces regroupements permettent de créer une marque unifiée et plus puissante, au prix de la disparition des institutions d’origine. Autrement dit, en France, les écoles se marient rarement : elles se dévorent. Un double diplôme n’existera probablement jamais. Si une alliance devait un jour se produire, elle prendrait la forme d’une nouvelle entité cohérente et lisible, mais certainement pas d’un diplôme partagé entre deux marques concurrentes.

L’absence de diplômes conjoints entre écoles de commerce françaises ne traduit ni une absence de vision ni une faiblesse du modèle, mais une différence de logique. Les alliances se font sur le territoire avec des acteurs non rivaux, ou bien à l’international, là où la complémentarité crée de la valeur. En France, la valeur vient de la rivalité. C’est peut-être ce qui fait la force, et la fragilité, du modèle des Grandes Écoles françaises : un écosystème brillant, mais condamné à rester brillant séparément.

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