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Le campus du futur n’existe pas

Le campus du futur n’existe pas
Mathias Clave

S’il y a bien une chose de sûre, c’est que nous pouvons profiter en France d’un choix de qualité en matière de business schools. Cette qualité, on la doit à un marché ultra-concurrentiel qui pousse les acteurs à sans cesse innover en matière de pédagogie et d’expériences proposées pour attirer des étudiants toujours plus indécis. Entre accréditations, campus dernière génération, matériel pédagogique de pointe (comme la réalité virtuelle à NEOMA), l’innovation est au cœur des préoccupations dans un soucis constant d’attractivité, et tout est bon pour se démarquer.

Difficile donc de ne pas être indécis quant à notre future école. Si certains parlent d’uniformisation des business schools françaises, on peut légitimement se demander quelle sera la révolution majeure qui renouvèlera le modèle classique et un peu ancien de nos écoles de commerce françaises. Je vous conseille à ce sujet l’article de Bruno Magliulo (inspecteur d’académie honoraire), qui traite – à merveille – du… du modèle quasi bicentenaire des écoles de commerce.

Pourtant, il semblerait que cette révolution soit sensiblement différente de celle que nous concevons et surtout que nous idéalisons. En effet, si je vous demande “à votre avis, quel est le futur du campus ?”, vous me répondrez en majorité le campus de Google – qui soit dit en pensant s’appelle le Googleplex-. En effet, vous imaginez un campus futuriste doué de salles plates, de technologies dernières générations, de logements verts, d’une cafétéria, d’activités en tout genre et du fameux baby-foot, symbole de partage, détente et collaboration par excellence. Ou alors vous pensez à ce bon vieux film de série B Les Stagiaires, qui avait tout de même réussi à vous donner envie de pousser les portes du mythique campus de Google. Alors certes, ce genre de campus révolutionne le modèle du travail et de la collaboration puisque nous avons tout à proximité. Pourtant Google est loin d’être le pionnier en termes de campus, loin de là, et cette innovation doit être relativisée voire re-située dans le temps.

 

Les campus du futur, à qui la paternité ? Google ? La Silicon Valley ?

On ne peut pas le nier, parler de « campus du futur » aujourd’hui, a un certain cachet et finirait presque par être galvaudé du fait d’un effet de mode. À croire que décloisonner des bureaux et proposer une restauration en interne vous projette dans un modèle hors-norme proposant une expérience inédite aux collaborateurs. Ce genre d’initiative se démocratise et c’est le fait d’une lente mais progressive évolution des mentalités dans le monde du travail. Il faut donc revenir sur son passé pour pleinement saisir ce qu’était réellement un campus du futur, à l’époque.

Que ce soient le boom technologique et démographique de la Silicon Valley ou la création du Googleplex, on peut affirmer que les années 2005 et 2006 furent un véritable tournant en matière d’innovation de campus. À l’époque, deux personnes – Larry Page et Sergey Brin – rachètent les lieux sur la commune de Mountain View, où plusieurs autres grands groupes comme la NASA sont présents, et ce qu’ils vont y faire sera pour le coup totalement innovant. Fini les sièges sociaux standardisés, il était ici question de bâtiments très lumineux, ouverts les uns sur les autres pour faciliter la collaboration tout en s’inscrivant dans une démarche écologique avec des panneaux solaires recouvrant les toits. Mais outre la simple prouesse de l’innovation architecturale, c’était tout le travail en interne et l’organisation intrinsèque qui était remaniée. Plus de bureaux cloisonnés, plus de dissociation travail/loisir mais plutôt un écosystème totalement autarcique où le choix d’activités est impressionnant. Cela couplé à un fort sentiment d’appartenance mais également d’indépendance.

Pourtant quand on pense à ce complexe, on constate avant tout la dimension sociale : ce rapprochement opéré entre les collaborateurs, entre toutes les parties prenantes ainsi que l’intégration de leur vie privée au sein même de l’entreprise puisque toutes les activités (ou presque) peuvent être faites directement sur le lieu de travail. C’était un tour de force majeur de Google, car finalement, même quand des collègues partent faire un baby-foot, ils en viendront inévitablement à parler travail et cela est fait pour : il faut faire travailler plus, tout en donnant l’illusion inverse. Finalement, c’est cette réunion, cette osmose créée en interne qui impressionne. Il est vrai que pour nos mentalités très formatées, il faut différencier lieu de travail et lieu de vie privée ; il faut créer une coupure pour pleinement trouver un équilibre entre ces deux univers. Google pense qu’au contraire, par la réunion, l’équilibre se trouve plus facilement, finis les bouchons, les déplacements pendulaires, etc… Ce qu’on doit à Google, ce n’est non pas la réunion des parties prenantes, mais plutôt la réunion dans un but collaboratif au travail car l’idée de créer ce qui pourrait s’apparenter à un campus autarcique n’est pas du tout du fait de Google mais plutôt d’un français…

Ainsi avant d’évoquer des pistes de réflexion quant au futur en matière de développement des Business Schools, je pense qu’il faut remonter encore plus loin dans le passé, pour voir que l’innovation n’est pas le fait d’une firme, ou d’un territoire comme la Silicon Valley mais de petits ajouts qui, au fil des années, se concrétisent pour donner lieu à des campus tel que le Googleplex. D’ailleurs pour l’exemple qui suit, nous allons nous octroyer le fait d’être un peu chauvin et de voler la vedette aux Etats-Unis.

 

Pierre de Coubertin, un visionnaire en matière d’innovation pour nos campus ?

Bon là, vous vous dites que je pars définitivement en vrille. D’où sort ce Pierre de Coubertin ? Quel rapport avec le campus du futur et surtout quel rapport avec les business schools ? Et bien ce monsieur est sûrement à l’origine des prémices du Googleplex. Si l’on devait résumer en trois mots la vie de ce singulier personnage, il s’agirait très probablement de : pédagogie, sport et innovation. Mais comment lier tout cela me direz-vous ? Ce dernier, dès ses vingt ans – nous sommes alors en 1863 -, était convaincu d’une chose : que la pédagogie française était obsolète, coutumière et totalement dépassée car basée uniquement sur une valeur à savoir l’autorité. Toute sa vie, il n’eut de cesse de passer par le sport comme vecteur d’intégration sociale et de pédagogie. La trace qu’il a laissée ? Les Jeux Olympiques… Le 23 Juin 1894, il fonde le « Comité International Olympique », crée le logo que nous connaissons des Jeux Olympiques, les symboles comme celui de la flamme olympique mais également et surtout crée le premier village olympique à Paris en 1924.

Si la parenthèse était un peu longue – et je vous invite vivement à vous renseigner davantage sur cette personne -, elle nous permet cependant d’introduire deux choses. La première, c’est que la France a également était source d’innovation en son temps mais elle n’a pas su, probablement, le mettre en avant. La deuxième, c’est que l’innovation ne réside pas tout le temps là où on le pense. Quand Pierre de Coubertin crée le village olympique, cela part d’un constat : il était trop coûteux de loger les fonctionnaires et les athlètes dans différents endroits de Paris, il valait mieux les réunir en un seul lieu. Et pour l’époque, c’était une révolution, les athlètes avaient accès à l’eau courante, à un restaurant, à un salon de coiffure, à un bureau de change, etc… que demande le peuple !

Ce qui est sûr, c’est que le baron de Coubertin a compris une chose : en améliorant les conditions de logements, de vie en général, on influe sur le travail mais également sur la motivation et l’émulation. Pourtant, ce dernier est complètement tombé dans l’oubli, alors qu’à sa manière le village olympique était pour l’époque un campus certes provisoire mais innovant. Alors certes, ce n’était pas pour améliorer les conditions de travail quoique… Les athlètes ayant tout à proximité, ils n’avaient plus qu’à se focaliser sur leurs entrainements et leurs épreuves. N’est-ce pas ce que finalement propose Google ou encore Facebook avec leur campus 2.0 ? Ces derniers vous déchargent des inconvénients de la vie quotidienne, tout en vous facilitant l’accès aux loisirs pour que vous passiez plus de temps au travail et que vous preniez plaisir à ce que vous faites.

Retracer brièvement « l’historique » des campus doit nous permettre de réfléchir sur le futur d’après les évolutions que nous avons pu constater. Je ne prétends pas pouvoir, tel Nostradamus, deviner quel sera le campus du futur, par contre de par l’évolution actuelle des choses, je peux postuler sur ce qu’il ne sera – probablement – pas.

 

Campus futuriste et campus du futur, quelle différence ?

Si on prend l’un des modèles en matière de campus dernière génération à savoir The Camp, ce campus numérique situé au Sud d’Aix-en Provence qui réunit la crème de la crème à savoir, des étudiants de haut niveau, des cadres et chefs d’entreprises renommés et des startups prometteuses, on se rend compte que le campus 2.0 n’est plus un mythe, mais qu’il est bel et bien en construction et ce depuis plusieurs années. Il suffit de voir chez nos voisins, le foisonnement de campus du même type qui sont en train d’émerger que ce soient avec l’université de Kingston au Royaume-Uni ouverte en 2012, EPFL (le Rolex Learning Center) en Suisse ouvert en 2010, ou encore le Saltire Center là encore aux Royaume-Uni ouvert en 2006. Mais bien souvent, la presse parle de « campus futuristes », alors certes c’est une question de sémantique mais je pense que cela crée une part de rêve voire d’idéalisation dans notre imaginaire quand nous concevons des pistes de réflexion quant au développement des campus.

On imagine alors une entité quasi robotisée dans un monde rappelant vaguement le film le “Cinquième élément”. On imagine une école qui n’en serait plus vraiment une mais davantage un lieu de partage de l’information. On partirait du postulat que tous les savoirs sont disponibles et qu’il ne reste plus qu’à leur donner du sens. L’école deviendrait ainsi une sorte de forum romain, où l’échange supplanterait les cours classiques tels que nous les connaissons et où l’interprétation primerait sur le savoir. Pourtant, l’école a encore de beaux jours devant elle… Et pour comprendre cela, j’aimerais revenir sur de la sémantique.

On en vient donc à questionner l’expression très galvaudée de « campus furiste ». Larousse décrit le terme de futuriste comme : « l’anticipation sur l’évolution des techniques et de la société de l’avenir ». L’apport sociétal de ces nouveaux campus est indiscutable, notre rapport au travail change, les pensées évoluent et de ce fait de nouveaux modèles apparaissent que ce soient les start-ups, le travail à domicile, le social business etc… Mais anticipons-nous vraiment toutes ces avancées ? Certes, elles apportent de nouvelles perspectives en matière de pédagogie, pourtant nous semblons davantage les appliquer que les devancer. Finalement, ces innovations techniques restent des outils mais ne révolutionnent pas l’école. Cette dernière aura toujours les mêmes missions : éduquer, donner du sens et accompagner. Pourquoi ? Surement, car il y a fort à parier comme le dit André Ticot dans la conférence Tedx (L’école du futur) qu’il faudra toujours donner du sens en « attirant l’attention, en gérant la motivation, en construisant des progressions ». Une fois le rôle de l’école accomplit alors on pourra utiliser ces nouveaux outils techniques et les intégrer à la pédagogie. Il conclut en disant « ces outils sont fabuleux, à partir du moment où l’on comprend qu’ils ne sont que des outils. (…) L’essentiel, c’est ce qui se passe entre des êtres humains. ».

Et c’est là que nous pouvons entrevoir ce que sera l’école de commerce du futur et son campus. A contrario de l’école futuriste qui se centrerait sur la machine, nous sommes plutôt sur une méthodologie qui recentre la réflexion sur l’humain. Alors certes, la finalité est souvent financière, la rentabilité ne doit pas être perdue de vue, pourtant, de plus en plus émerge l’adéquation entre le bonheur au travail et la productivité. Finalement quand Google, Facebook, ou même the Camp crée le campus 2.0, ils intègrent une composante technologique forte mais qui dessert toujours une finalité humaine : celle de faciliter la vie au travail et de rendre l’expérience en entreprise plus forte. On peut donc imaginer des campus ultra-connectés, des zones toujours plus collaboratives, des commodités à en faire rêver les fans de science-fiction, il y a très fort à parier que l’école ne perdra jamais son rôle premier qu’est celui de former.

Le campus du futur, c’est donc un campus qui ne remplace pas l’humain par la machine mais qui au contraire, utilise les machines pour toujours mieux desservir l’humain. On n’adopte donc ici une attitude de design thinking, on part de l’humain pour arriver à l’humain. On ne pourra certes pas enlever la composante du business car pour être viable le système aura besoin d’être rentabilisé, mais on peut cependant parier sur des lieux toujours plus humanistes.

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