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La French Tech : beaucoup de bruit pour rien ?

La French Tech : beaucoup de bruit pour rien ?
Mehdi Cornilliet

 

Alors que la France se targue aujourd’hui d’être la deuxième délégation exposant à l’Eureka Park au CES de Las Vegas, avec 178 startups sur les 564 présentes, et que les politiques en faveur de l’entrepreneuriat (à l’image de La French Tech) n’ont jamais été aussi puissantes, le constat général ne fait guère de doutes : très peu de startups françaises réussissent…

Les acronymes désignant les plus grands succès de startups se multiplient, ainsi avez-vous déjà certainement entendu parler des GAFA (Google Amazon Facebook Apple), ces anciennes jeunes pousses qui valent toutes plus de 300 milliards de dollars aujourd’hui. Nous pouvons également songer aux TUNA (Tesla Uber Netflix Airbnb) qui ne cessent de faire la une de l’actualité dans la mesure où elles déstabilisent des pans entiers de l’économie, dans les transports, l’hôtellerie et le divertissement.

Les chiffres sont terribles : la France ne compte que deux licornes (entreprises valorisées à plus d’un milliard d’euros), à savoir BlaBlaCar et OVH (prestataire de services informatiques), valorisées respectivement 1,6 et 1,1 milliard de dollars. A ce niveau-là, on fait aussi bien qu’Israël. La comparaison avec l’ensemble des autres pays de taille comparable n’est guère flatteuse :

Tableau réalisé par Business Cool à partir des données de CB Insights

Par rapport à ses voisins de taille comparable, les startups françaises ont du mal à atteindre la taille critique. Prenons l’exemple de trois grandes réussites françaises de ces dernières années : TheLendingClub, Criteo et Deezer. Toutes trois ont cherché à s’introduire en bourse, ce qui marque souvent le succès de l’entreprise qui, anciennement startup, est devenue grande entreprise rentable (les biotechs font souvent exception à cette règle).

La première, TheLendingClub, a été cofondée par Renaud Laplanche, un champion de voile français. Implantée dès ses débuts à San Francisco, l’entreprise a été introduite en bourse au NASDAQ en décembre 2014, il s’agissait alors de la première IPO d’une marketplace de prêts entre particuliers. Après quelques remous et la démission de son fondateur, l’entreprise pèse aujourd’hui tout de même 2,3 milliards de dollars en bourse.

La seconde, Criteo, a été fondée à Paris en 2006 et son cofondateur le plus célèbre est Jean-Baptiste Rudelle, qui en est le dirigeant. Introduite en bourse en octobre 2013…au NASDAQ et donc aux États-Unis elle pèse aujourd’hui 2,7 milliards de dollars.

Enfin, la dernière, Deezer, ambitionnait de s’introduire en bourse en France en septembre 2015. Hélas, les investisseurs ne se sont pas précipités et l’opération a été annulée. Depuis, le fonds Access Industries, appartenant à Len Blavatnik a pris la majorité du capital de l’entreprise.

Alors, que penser de ces entreprises qui brillent lorsqu’elles partent à l’étranger et qui se font avaler par des structures étrangères lorsqu’elles restent en France ? On peut également repenser à Withings, avalé par le finlandais Nokia en 2016. Quelques mois plus tard, le scandinave croquait l’ancien géant Alcatel-Lucent… Les grands succès que sont Stupeflix, Captain Train et Medtech ont également été rachetés par des groupes étrangers. Le tableau est-il si sombre ? Peut-être.

 

La French Tech : le prétendu remède miracle ?

Conscient du retard accumulé par les startups françaises, Fleur Pellerin avait initié en 2014 la création du label La French Tech. Décerné à des métropoles, ce dernier est destiné à initier une impulsion en faveur de l’entrepreneuriat et de l’innovation dans certaines villes. Fleurant bon la tradition centralisatrice typiquement française, 13 “écosystèmes” ont été labellisés :

Dotée d’un budget de fonctionnement de 200 millions d’euros destiné à l’implantation d’incubateurs dans ces métropoles ainsi que d’une rallonge de 15 millions d’euros destinée à la promotion de ces écosystèmes à l’international, La French Tech est presque entièrement financée par l’État et les fonds débloqués servent également à prendre des participations dans des initiatives privées qui bénéficieraient au territoire. Dans sa présentation, on peut ainsi lire : “À travers la French Tech, l’État soutiendra des initiatives privées, portées par des entrepreneurs, qui sélectionnent et accélérent (sic) la croissance d’entreprises numériques avec l’ambition qu’elles deviennent des leaders internationaux. Dans le cadre du programme d’investissements d’avenir, l’État pourra investir une enveloppe totale de 200 M€ dans des dispositifs d’accélération présentant un modèle économique viable. Cet investissement sera un co-investissement minoritaire et pourra prendre la forme de fonds propres ou quasi-fonds propres […] Ainsi, les acteurs privés pourront imaginer toute activité commerciale qui répond aux besoins d’accompagnement des startups comme des programmes de mentorat, de formation, d’aide au recrutement, de partage de technologies de pointe ou de machines (comme les fablabs), d’aide à la commercialisation (par exemple le montage de pilotes commerciaux) ou à l’internationalisation.

Trop beau pour être vrai, de nombreux gourous se sont infiltrés dans ce tout nouveau marché de 200 millions d’euros nouvellement crée par l’État. Quid de leur efficacité ? Si au niveau du marketing, le bilan est excellent dans la mesure où tout le monde connaît aujourd’hui La French Tech, ces acteurs privés ont-ils réellement permis l’émergence de startups capables de rendre à l’État l’argent investi ?

 

On pourrait s’aveugler en lisant les dernières informations publiées par la presse économique. En 2016, quatre entreprises tricolores ont levé plus de 50 millions d’euros :

  • Sigfox, dans l’Internet des Objets a levé 150 millions d’euros
  • Devialet, spécialisé dans les objets connectés, a levé 100 millions d’euros
  • Deezer a levé 100 millions d’euros…mais n’est plus contrôlée par des tricolores
  • Linkbynet, pépite du cloud, a levé 50 millions d’euros

Est-ce à dire que l’initiative La French Tech fonctionne bien ? Pas si vite. Le terme, puissant concentré de marketing, est devenu peu à peu un syntagme général désignant l’ensemble des startups françaises. Si ce terme est utilisé à tue-tête, ce n’est pourtant pas lié à la réussite du dispositif mais simplement à des succès de startups françaises qui se sont développées sans pour autant faire appel à cette initiative publique. Alors a-t-on dépensé 215 millions d’euros pour l’émergence d’un simple nom et l’enrichissement personnel de certains individus ayant senti le bon filon ?

Difficile à dire, dans la mesure où certaines initiatives privées remplissent parfaitement leur rôle tandis que d’autres constituent du pantouflage déguisé. In fine, dans l’écosystème des startups, La French Tech permet souvent l’émergence du start-, mais pour le -up, on patientera… Laissons du temps aux startups accélérées dans ces dispositifs pour devenir de vrais succès et prions pour que les pouvoirs publics fassent le ménage dans ce tissu d’initiatives privées plus ou moins bancales. Pour le moment, en plus de deux ans, aucune d’elle ne s’est faite un nom sur la scène mondiale, mais ce constat ne demande qu’à être démenti.

 

L’État : un parasite ?

Alors quel rôle donner à l’État dans ce virage vers l’entrepreneuriat ? Du Plan Calcul du général de Gaulle jusqu’au plan d’émergence du cloud français, les initiatives de l’État ont vogué d’échecs en échecs, et d’absurdités en absurdités.

Revenons un instant sur le projet de cloud national. Initié par Nicolas Sarkozy et…François Fillon en 2009, le projet du nom d’Andromède reposait sur la construction d’un grand centre d’hébergement de données concurrent de l’américain Amazon Web Services. Une enveloppe de 150 millions d’euros a été débloquée à ces fins. Et la suite est un tissu d’absurdité sans nom : les grands groupes ne pouvant se mettre d’accord, l’Etat a investi deux fois 75 millions d’euros dans deux projets concurrents : Numergy et Cloudwatt, propulsés par deux duos (SFR et Bull ainsi qu’Orange et Thalès). Une aberration lorsqu’on sait que la rentabilité des services de cloud repose sur les économies d’échelles.

Il n’est donc pas étonnant de constater qu’en en 2013 et 2014 Cloudwatt a généré un chiffre d’affaires d’un peu plus d’un million d’euros pour une perte astronomique de 66,4 millions d’euros. Quant à Numergy, son chiffre d’affaires s’élevait à 3,9 millions d’euros en 2015, pour une perte de 16,5 millions d’euros. Bien loin des 600 millions d’euros de revenus initialement prévus à l’horizon 2015… Fort heureusement, l’État s’est désengagé du capital des deux entreprises, renvoyant le projet de “cloud souverain” aux oubliettes.

Pendant ce temps là, OVH, recalé du projet Andromède par l’État, est le seul acteur français de poids dans le marché du cloud. Ayant résisté à la concurrence déloyale des grands groupes qui, alliés à l’État, ont indirectement exprimé leur volonté de mettre la startup roubaisienne et ses comparables au tapis, ces pionniers du cloud français en sont sortis bien plus forts.

Ce que nous montre cette petite histoire c’est que dans l’entrepreneuriat, la volonté des pouvoirs publics ne remplacera jamais le déterminant clé de la réussite des startups : leur rentabilité. C’est ainsi qu’OVH a vaincu Orange, SFR, Bull et Thalès. A bon entendeur…

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Mehdi Cornilliet

Fondateur du groupe Up2School (Business-Cool, Major-Prépa et Forum-Commerce) et étudiant à HEC Paris.

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