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Vers des frais de scolarité “à la tête du client” ?

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Comme chaque année depuis 4 ans, le site internet Major-Prépa publie son enquête sur les frais de scolarité des écoles post-prépas. Comme chaque année depuis 4 ans (et bien davantage), la tendance demeure inexorablement à la hausse.

Rien de semble pouvoir arrêter cette augmentation constante des droits de scolarité dont les étudiants doivent s’acquitter, au sortir de leur classe préparatoire, pour l’année de prémaster (L3) et les deux années de master (M1 et M2). Il faut désormais compter en moyenne 38 268€, contre 23 327€ en 2009 (+64%). Ces chiffres spectaculaires cachent néanmoins d’importantes disparités entre écoles. Ainsi à l’ESCP Europe, devenue cette année l’école la plus chère de France, les frais de scolarité pour les trois années d’études s’élèvent à 47 400€ ; c’est deux fois plus que IMT-BS (ex-Télécom EM), qui bénéficie il est vrai d’un statut d’école publique atypique dans le paysage des écoles de management françaises. L’école parisienne figure également dans la liste des écoles qui ont le plus augmenté leurs tarifs cette dernière décennie, au même titre que l’emlyon bs, l’EDHEC BS, Audencia BS ou encore… IMT-BS, dont les frais de scolarité autrefois presque négligeables ont tout de même été multipliés par plus de 6 en dix ans.

 

Les frais de scolarité, seule marge de manœuvre pour les écoles françaises

Si ce constat a de quoi interpeller et provoque souvent l’indignation des principaux concernés – les étudiants eux-mêmes – il s’explique en réalité assez aisément par deux dynamiques diamétralement opposées.

D’une part, les écoles de commerce françaises ont du faire face dès le début du XXIème siècle à l’ouverture internationale croissante du marché de l’enseignement supérieur. Pour tenir leur rang au niveau mondial, nos chères écoles bien françaises doivent désormais s’aligner sur les standards de leurs concurrentes les plus prestigieuses, dont les ressources financières – notamment pour les universités américaines – sont sans commune mesure avec les institutions de l’Hexagone.

L’une des illustrations les plus probantes de ce nouveau phénomène tient probablement dans le récent développement de la recherche académique : pour distinguer les meilleures business schools à travers le monde, des labels tels qu’AMBA, ACCSB ou EQUIS (constitutifs de la fameuse « triple accréditation ») ont fait leur apparition au début de la décennie 2000. Afin de comparer pertinemment des institutions relativement éclectiques, les organismes à l’origine de ces accréditations ont choisi de valoriser considérablement la recherche publiée par le corps professoral des établissements. Ce nouveau paradigme a imposé aux meilleures écoles françaises et mondiales, afin d’être reconnues comme telles, de consacrer d’importantes ressources financières à la production d’une recherche de très haute qualité.

Dans le même temps, les subventions publiques émanant de l’Etat par l’intermédiaire des chambres de commerce et d’industrie (CCI) se sont réduites comme peau de chagrin. Autrefois inféodées à ces organismes étatiques, les écoles de management françaises prennent désormais leur indépendance, financière mais aussi en termes de gouvernance, comme en témoigne la récente adoption du statut d’EESC par six d’entre elles (HEC Paris, ESCP Europe, Audencia BS, Grenoble EM, NEOMA, Toulouse BS, Burgundy SB).

Inutile d’avoir fait une Grande Ecole de commerce pour comprendre ce que cela implique : celles-ci se trouvent obligées de tirer les frais de scolarité vers le haut pour combler ce fossé croissant entre ressources et besoins financiers.

Pour ne rien arranger, cette augmentation des frais de scolarité a aussi ses effets pervers :  accepteriez-vous de payer beaucoup plus cher le même produit ou service à quelques années d’intervalle ? Afin de faire passer le pilule, les écoles n’ont d’autres choix que d’améliorer considérablement leur proposition de valeur : campus flambant neuf en France, implantations à l’étranger, accompagnement personnalisé des étudiants (alors même que les effectifs augmentent, toujours dans l’optique de faire rentrer davantage d’argent frais dans les caisses), innovations pédagogiques… autant de dispositifs qui viennent un peu plus alourdir la facture, et contribuent ainsi à… augmenter les droits de scolarité.

 

Jusqu’où pourra aller cette hausse ?

Et la tendance ne semble pas prête de s’estomper. Peu après son arrivée à la tête d’HEC Paris, Peter Todd a annoncé que la hausse des frais de scolarité de l’école jovacienne devrait se poursuivre sur un rythme de 6 à 8% par an.

Dans un article datant de 2015, le DG de Grenoble EM Loïck Roche partait d’un constat simple : si les frais de scolarité augmentent bien plus rapidement que les salaires de sortie, jusqu’à quand les étudiants pourront-ils le supporter ? En d’autres termes, quelle est la somme maximale au-delà de laquelle ils choisiront de se tourner vers d’autres alternatives, certes moins prestigieuses mais quasi-gratuites comme les IAE universitaires ?

Avec sa boule de cristal, le directeur de l’école grenobloise anticipait une marge de manœuvre considérable pour HEC et les autres Parisiennes. Elles peuvent selon lui s’approcher des tarifs pratiqués par leurs rivales américaines. Pour les autres, en revanche, le plafond de verre serait déjà presque atteint : 50 000 pour l’emlyon bs et l’EDHEC BS, 40 000 pour leurs poursuivantes. Sans doute a-t-il été pessimiste (ou optimiste, c’est selon) dans ses prévisions : SKEMA BS a déjà passé la barre symbolique des 40 000€ (42 500€ cette année) avec succès, gagnant même une place au classement SIGEM au détriment de Toulouse BS.

Mais alors, quel est le réel seuil des différentes écoles ? Cela dépend bien sûr beaucoup de chaque étudiant. Malgré la facilité d’accès aux emprunts, malgré la possibilité de faire son école en alternance, la question se posera notamment  avec force pour les étudiants issus des milieux modestes, plus sensibles à ces hausses des frais de scolarité. Si la théorie de Bourdieu sur le caractère héréditaire des inégalités a encore de beaux jours devant elle, la mixité sociale tend néanmoins à s’accroitre dans les Programmes Grandes Ecoles, aidée il est vrai par l’augmentation du nombre de prépas issus de la filière ECT.

 

Etats-Unis : ci-git la méritocratie

Dans l’écosystème des universités américaines, où la logique d’augmentation des frais de scolarité fut poussée à son paroxysme (au point que certains voient dans la dette étudiante américaine la prochaine crise des subprimes), « l’aristocratie naturelle fondée sur la vertu et le talent » souhaitée par Thomas Jefferson n’a pas su résister aux considérations économiques des plus grandes institutions du pays.

Dans un article édifiant du Monde diplomatique intitulé “Comment papa m’a fait entrer à Harvard” on apprend que dans les trois quarts des 100 meilleures universités américaines, la méritocratie a laissé place à un népotisme parfois tacite, parfois carrément revendiqué. Il existe ainsi une « prime de filiation » qui avantage les étudiants dont au moins l’un des deux parents est diplômé de l’université considérée. Pour Harvard justement, cette reproduction des élites atteint des proportions vertigineuses : 30% des étudiants sont fils ou filles de diplômé(s) et, de manière générale, plus de la moitié d’entre eux font partie des 10% des familles les plus fortunées du pays.

A l’origine, ces pratiques anti-méritocratiques introduites dans le pays il y a tout juste un siècle avait pour objectif d’assurer aux descendants de l’élite anglo-saxone l’accès aux meilleures institutions du pays, sur fond d’antisémitisme dans une période où l’immigration juive vers les Etats-Unis fut massive. Aujourd’hui, cette discrimination organisée trouve sa motivation dans le besoin qu’ont ces top universités de recevoir d’importantes donations de la part des parents de leurs pensionnaires. Tout est bon dès lors pour renforcer le lien entre elles et leurs généreux mécènes.

Si cette grave atteinte à la méritocratie nous fait aujourd’hui bondir en France, y’a-t-il un risque pour que de tels procédés fassent un jour leur apparition dans notre pays ? C’est peu probable, mais l’idée n’est pas si saugrenue. Néanmoins, le système de sélection tel qu’il existe aujourd’hui, basé sur deux concours communs (BCE et Ecricome), rend la manoeuvre impossible ; du moins à l’écrit.

 

La discrimination (positive) par les prix : vers des frais de scolarité personnalisés ?

Dans un TedX fort intéressant intitulé  « A chacun son prix ! », Emmanuel Combe, vice-président de l’autorité de la concurrence et professeur à SKEMA BS, énonce le rêve de toute entreprise : déterminer la « willingness to pay » de tous ses clients, et faire payer ce prix individuel maximum à chacun d’entre eux. Exemple très concret : Le prix d’un billet d’avion chez RyanAir pour un même vol varie de 1 à 9 selon la période de réservation. En effet, plus vous prenez votre billet tard, moins vous êtes flexible, moins vous avez d’alternatives, donc plus vous êtes captif, et par conséquent enclin à payer le prix fort.

Ces stratégies de pricing différenciés « à la tête du client » sont vieilles comme le monde, et s’affinent aujourd’hui grâce à internet et l’exploitation du big data. Nous laissons sur internet une multitude d’informations qui nous trahissent, aussi bien quant à nos goûts qu’à notre pouvoir d’achat. Alors, est-ce vraiment souhaitable que les entreprises connaissent notre willingess to pay ? « C’est une question de citoyen » conclut Emmanuel Combe. Une question de société et de justice sociale également, car si les riches payent plus cher, cela permet mécaniquement aux plus modestes de payer moins.

 

Mais revenons à nos écoles : si HEC est un avion qui peut accueillir 380 passagers pour 10 000 demandes, pourquoi ne pas faire payer ce vol de trois ans 100 000 euros et laisser les plus fortunés monter à bord ? Précisément parce que les écoles ne sont pas des entreprises comme les autres : pour HEC, et contrairement à Ryanair, le portefeuille du client compte tout autant que sa qualité intrinsèque : en l’occurrence, son niveau académique. Il en va de la renommée et du prestige de l’école sur le temps long.

Au-delà de toute considération sur l’égalité des chances, les meilleures universités américaines qui favorisent les étudiants bien-nés se privent de nombre de talents… qui auraient pu contribuer au rayonnement de l’institution dans les années futures.

Dès lors, la logique de pricing différencié ne pourrait-elle pas être la solution pour concilier justice sociale, sélection des meilleurs éléments indépendamment de leur milieu social et financement efficace des Grandes Ecoles ? A l’heure actuelle, seule IMT-BS – qui est gratuite pour les boursiers – adhère à ce principe, bénéficiant certes de son statut d’école publique. HEC Paris, dont la fondation finance une grande partie des études des élèves boursiers, capitalise quant à elle sur les hauts revenus de ses alumnis-donateurs pour permettre cette discrimination tarifaire. Enfin, l’ESCP Europe prend en charge la totalité des frais de scolarité des étudiants boursiers pour l’année de pré-master.

Mais pour toutes les autres moins prestigieuses, verra-t-on un jour une politique de prix différenciés qui ne se résument pas à quelques centaines ou milliers d’euros de bourses durant le cursus des étudiants ?

A Stanford, les étudiants de la classe moyenne américaine ne paient plus les frais de scolarité – qui s’élèvent à quelque 46 000$ par an – depuis 2016, mais doivent travailler pour l’équivalent de 5 000$ par an et reverser cette somme à l’université… cela donne matière à réfléchir.