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Le triple A des Écoles de Commerce : des accréditations entre assurance-qualité, affaire, et accusations

Le triple A des Écoles de Commerce : des accréditations entre assurance-qualité, affaire, et accusations
The Conversation

Par Andreas Kaplan, ESCP Europe

 

AASCB, AMBA, EQUIS sont autant de labels d’excellence que les écoles de management vantent dans leur communication. Similaires à des notations telles que le triple A en finance, ces récompenses constituent une assurance-qualité. Néanmoins, elles sont également devenues une affaire lucrative et une question de survie pour les business schools internationales. Régulièrement, des accusations dénoncent notamment l’aspect pécuniaire des accréditations. Comment cela fonctionne, à quoi cela sert, quels sont les enjeux, et quels sont les revers de la médaille ?

Commençons par distinguer les accréditations et reconnaissances conférées par l’État (formations visées, grade de master…) de celles attribuées par des accréditeurs privés. Malgré l’absence de caractère officiel de ces derniers, leur portée internationale est souvent prééminente sur celle de l’État.

Parmi environ 13 000 business schools au monde, moins de 10 % ont à minima l’un de ces labels internationaux. Moins de 1 % détiennent l’AASCB, l’AMBA, et l’EQUIS, triple couronne détenue en France par seulement 15 écoles au total dont l’ESSEC, entrée récemment dans ce club plutôt select.

Le processus pour obtenir une de ces accréditations pour la première fois peut prendre jusqu’à sept ans avec des étapes semblables pour chacune des accréditations : une enquête préliminaire auprès de l’école ; un rapport écrit par l’école à partir de standards et de questions précises ; une visite sur site par une équipe de pairs ; des recommandations écrites par cette équipe ; la décision de l’accréditeur d’accorder ou non le label à l’institution et sous quelles conditions.

Chacune de ces trois accréditations a cependant son propre raisonnement. L’américaine AACSB se concentre beaucoup sur l’assurance de la qualité de l’apprentissage en se focalisant davantage sur des critères quantitatifs et des checklists, l’EQUIS (l’équivalent européen) met plus de poids sur la stratégie internationale de l’institution et poursuit une approche plus qualitative. L’AMBA basée à Londres est en quelque sorte la petite sœur des deux autres car elle n’accrédite que des programmes individuels et non des institutions entières.

 

Assurance-qualité et moteurs du perfectionnement des business schools

La phase d’accréditation ou de réaccréditation régulière oblige les business schools à se remettre en question. Elle implique tous les stakeholders de l’institution (l’équipe de direction, le corps professoral, le corps administratif, les étudiants et alumni) et sont un excellent moyen de les fédérer autour d’un même projet – souvent équivalent à un projet de modernisation d’une entreprise. Enfin, au moment de l’obtention du label, une fierté s’installe parmi tous ces acteurs et est source d’énergie et de renouveau. Ainsi, la recherche scientifique montre que les accréditations ont amélioré les écoles de management.

Bien que leur utilité soit incontestable, les accréditations pourraient l’être encore davantage, si appliquées et préparées de manière optimale. Il arrive que les écoles soient débordées et ne prennent/ne puissent pas prendre le temps nécessaire. Ainsi, quelquefois la finalité d’obtenir l’accréditation prend le dessus sur l’objectif d’améliorer véritablement et durablement son institution. Or, pour qu’une accréditation ait un rôle majeur d’assureur-qualité, les processus d’amélioration doivent être assidus et permanents.

 

Affaire pour les accréditeurs et question de survie pour les écoles

Les accréditations ont un impact direct sur le recrutement des meilleurs étudiants sensibles aux labels d’excellence. Elles sont également indirectement vitales par leur prise en compte dans les barèmes des classements et par leur qualité de repère lors du choix des partenaires prestigieux pour les meilleures écoles internationales. Ainsi, dans un contexte de baisse constante des financements publics où bien recruter devient crucial, la perte d’une accréditation peut avoir des conséquences dramatiques.

Cette importance se reflète dans le coût élevé des accréditations. Il existe des coûts directs élevés critiqués par La Cour des comptes car les accréditeurs de l’AASCB ou de l’EQUIS facturent environ 50 000€ pour un label d’une durée de cinq ans. Mais les standards exigeants des accréditeurs créent également des coûts indirects très importants tels que celui induit par le pourcentage minimum d’enseignants permanents avec un niveau élevé de recherche.

Ces professeurs sont plus chers que des intervenants donnant seulement quelques cours chaque année. Ainsi, la School of Management and Innovation de Sciences Po, institution pourtant prestigieuse, aurait actuellement des difficultés à décrocher l’un de ces labels avec un corps enseignant constitué de très peu d’enseignants-chercheurs permanents. Pour les accréditeurs il existe parfois également une pression financière pour maximiser leur profit en poursuivant une politique d’expansion qui respecterait leurs critères de qualité.

 

Accusations d’accompagnement : uniformisme, lobbysme, opportunisme

Même si les accréditeurs soulignent à juste titre que chaque école est évaluée dans son contexte, un certain effet d’harmonisation est indéniable et se traduit par des accusations régulières d’uniformisation. À l’inverse, cette harmonisation transnationale se heurte parfois aux normes étatiques. Au Royaume-Uni par exemple, l’accréditeur national demande l’existence d’évaluateurs externes à l’école. En Allemagne, en revanche, cela est interdit par la loi car le professeur est le juge ultime de la qualité de son cours. Pour une école comme ESCP Europe, avec des campus et normes à respecter dans six pays européens, cela peut devenir assez compliqué.

D’autres accusations se concentrent autour du lobbying. Sans surprise, les écoles ayant reçu l’accréditation discutent et influencent les évolutions potentielles des critères d’évaluation – ce qui rend quelquefois plus dur pour les non-membres d’y rentrer. Par exemple quand l’AASCB s’est vu renouveler de manière significative en 2003 et 2013, un comité de directeurs d’écoles membres a proposé des changements.

Enfin par opportunisme, des membres de direction des écoles peuvent essayer d’influencer le rapport des accréditeurs de façon à ce qu’il soit utile à leur politique interne. Cette instrumentalisation, source de mécontentement, veut qu’il soit plus simple de fermer ou de repositionner des programmes, de modifier les statuts du corps enseignant, si cela est effectivement demandé par un accréditeur objectif et externe à la maison.

 

Des labels d’excellence bien particuliers aux business schools

Ces accréditations revêtent donc un caractère incontournable d’assurance-qualité pour les écoles de commerce en quête de prestige. Mais est-ce que ces labels d’excellence existent aussi dans d’autres secteurs de l’enseignement supérieur et est-ce que ce système serait transposable à d’autres domaines ? Les écoles d’ingénieurs ont à cet égard leur label QUESTE, soutenu par la Commission européenne, mais qui reste encore très circonscrit.

Toutefois, pour qu’un label fonctionne il faut qu’il y ait un besoin pour la formation concernée motivé par une offre variée et potentiellement anarchique dans la formation concernée. Le label de l’AMBA a été créé car beaucoup de formations MBA médiocres avaient émergé d’un marché lucratif dans les années 1970-1980. De plus, un label ne peut s’établir sans le consentement des institutions elles-mêmes, surtout les plus prestigieuses d’entre elles. Un label légitime tend à être octroyé par l’État ou soutenu par un organisme important. Finalement, souvent les formations ont une forte composante nationale, comme la médecine ou le droit, et sont donc moins propices à des labels internationaux d’excellence de qualité, pour le moment bien particuliers aux business schools.

Andreas Kaplan, Rector, ESCP Europe

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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