Business-Cool aime bien vous montrer des parcours différents, étonnants. Pour cette première interview version 2016, nous avons décidé de nous déplacer à Paris pour rencontrer un jeune homme très inspirant. Il s’agit de Matthieu Alfré, 29 ans, diplômé d’HEC Paris, passé par le BCG et qui a décidé de faire de sa vie une aventure. A l’occasion de la parution de son ouvrage Faire de sa vie une aventure, nous revenons avec lui sur son extraordinaire parcours.

La première partie de l’interview est à retrouver ici : http://major-prepa.com/ecoles/interview-matthieu-alfre-diplome-hec-aventurier/

 

Quelles impressions lors de ton intégration à HEC ?

J’avais trois impressions différentes, deux positives et une plus mitigée :

1) Un sentiment de liberté immense. HEC commençait à mettre en place des doubles-diplômes. Chacun pouvait exprimer ses préférences dans différents champs : universitaires (avec les licences, notamment de philo, ce que j’ai fait), associatifs (les assos qui recrutent au début de l’année ou les campagnes), sportifs (le campus est très riche en infrastructures).

2) J’ai trouvé dans l’ensemble les gens passionnants dans leur genre. Pour la première fois, je m’apercevais que des personnes pouvaient avoir des centres d’intérêts ou des vies uniques à mes yeux. J’ai eu un ami passionné par la politique, à haut niveau ; ou alors j’ai rencontré d’autres personnes fascinées par le secteur de la finance. Que j’adhérais ou non à leurs projets personnels, j’ai ressenti un enrichissement humain très important en arrivant à HEC.

3) Ce qui m’a légèrement déçu : l’effet campus. Il était en reconstruction. Moi qui n’avais pas l’habitude de vivre dans un internat, ça devenait parfois oppressant, étouffant. Le fait de devoir prendre le RER pendant une heure pour aller en cours à La Sorbonne pour ma licence de philo changeait de Strasbourg où tout se fait en 5 minutes à pied ou à vélo.

En entrant à HEC, je ne savais pas ce que je voulais faire, je l’ai découvert par la suite. Je n’avais rien éliminé, je suis resté ouvert d’esprit autant que possible. Même si dans certains secteurs, je ne sentais pas d’appétence particulière, comme pour l’audit et le secteur bancaire, je ne me fermais aucune porte. Dans ma recherche de stage, j’étais accepté dans une grande banque, en charge de valorisation d’entreprises, mais je préférais le conseil en stratégie.

 

Qu’as-tu fait durant ta césure ?

J’ai commencé par faire 3 mois dans un cabinet d’avocat en droit social. Je m’occupais de questions économiques en rapport avec le droit social. Les juristes, à l’époque, ne comprenaient pas toujours bien tous les bilans comptables (les doubles-compétences n’étaient pas aussi développées qu’aujourd’hui).

A la fin de la 1A, je me suis intéressé aux politiques publiques, à travers mes cours de philosophie politique et mon intérêt pour les questions d’actualité. J’ai donc voulu m’ouvrir des portes dans le secteur public.

J’ai donc enchaîné sur un stage sur l’Inspection Générale des Finances durant 6 mois dans le cadre de mon double-diplôme HEC-Sciences Po. J’étais en charge de deux missions : l’une sur les aides économiques au secteur de la presse et l’autre sur les niches fiscales.

J’allais dans un cabinet ministériel à 20 ans. Je demandais des informations à des personnalités qui occupent aujourd’hui de grands postes. J’aimais bien m’abreuver de leur manière de penser, de leur hauteur de vue, de leur sens des responsabilités.

Par la suite, je me suis occupé du chiffrage des niches fiscales. Il y avait plus 500 dispositifs et 80 milliards d’euros en jeu ! Il fallait adopter une vision panoramique de tous les champs concernés par ces dépenses, comme l’assurance-vie, l’Outre-mer ou encore l’éducation. J’étais chargé de trouver la meilleure manière de trouver un chiffrage des niches de tous ces champs. Ce chiffrage a servi aux inspecteurs des finances pour comprendre les niches dans les champs précis où ils intervenaient. C’était physiquement assez chaud !

Au total, ma césure a duré 18 mois.

 

Qu’as-tu fait à la fin de celle-ci ?

J’ai fait du conseil au BCG (Boston Consulting Group). C’était une expérience enrichissante. J’y ai véritablement appris des méthodes de travail, en particulier à structurer des slides et produire des analyses rigoureuses. J’ai aussi compris ce dont j’avais besoin en termes d’atmosphère professionnelle. Je me suis beaucoup mieux compris.

Personnellement, je fonctionne par projets successifs, ce que je faisais au BCG, ce qui me plaisait énormément. Au début, quand j’y suis rentré, j’étais généraliste. Je pouvais être affecté à une mission dans un secteur privé précis (énergie, télécommunications, etc.), et sur un domaine fonctionnel précis (marketing, design, etc.)

Initialement, j’étais en charge de conduire des analyses dans un module, c’est-à-dire une composante de la mission. Par exemple, je travaillais sur une mission de due-diligence (quand un fonds d’investissement s’intéresse au rachat d’une société cible). Le fonds doit conduire une étude exhaustive de la société. On travaillait pour un fonds qui se demandait s’il était pertinent d’acheter un acteur de l’hôtellerie. L’étude se divisait alors en plusieurs faisceaux d’analyse :

  1. L’étude du marché : par exemple, dans l’hôtellerie, dynamique démographique et flux touristiques
  2. Dynamiques des acteurs sur le marché : concurrence, innovation technologique, leader qui accapare une grosse part de marché, etc.
  3. Enfin, étude de la société cible : historique récent, business-plan

 

Dans ces différents points, j’étais en charge de l’étude de ces business plans, je devais produire des recommandations, j’y utilisais des compétences acquises à HEC. C’était un poste réellement stimulant intellectuellement.

Mais j’y ai aussi appris que j’avais du mal à m’insérer dans un environnement compétitif. C’est un système up or out : il y a une progression normalisée, standardisée. La progression s’évalue en fonction de celle des autres : si tout le monde croît à la même vitesse, il faut à chaque fois trouver un moyen d’en mettre 20-25% dehors. C’était un environnement très compétitif qui ne correspondait pas à mes exigences.

 

Après cette expérience fort intéressant, comment t’es-tu orienté ?

J’ai par la suite fait ma dernière année à Sciences Po, j’y ai opté pour le secteur public. J’ai suivi simultanément les cours de master en Affaires Publiques et la Prep’ENA, ce qui était beaucoup pour un seul homme… Je n’ai pas été admissible à l’ENA, je ne l’ai passé qu’une fois.

L’entrée dans le monde professionnel est un moment dramatique dans une vie, dans le sens où il y a énormément de tensions. J’ai traversé une période de turbulences, j’ai échoué de peu à l’admissibilité de l’ENA, j’ai eu des problèmes de santé et de couple. Du coup, je suis arrivé à un moment de bifurcation : soit j’essayais d’accrocher l’autoroute soit je faisais de ma vie une aventure…

J’ai fait le constat suivant : ce qui est vraiment important, ce n’est pas de cumuler des diplômes et des expériences de haut-vol, mais de savoir ce qui pouvait me rendre heureux et quelles étaient les valeurs que j’étais prêt à défendre. Or, rester dans le système scolaire compétitif et élitiste m’avait pas permis de prendre conscience de ces fondamentaux. Du coup, j’ai imaginé une expérience inédite dont le but était de clarifier ce qui me rendait vraiment heureux. C’est ce que j’ai fait il y a 4 ans.

 

Comment es-tu passé de l’idée à l’application ?

J’avais une idée initiale en tête : « Faire de sa vie une aventure ». J’étais quelqu’un qui n’avait jamais voyagé, je n’étais pas pragmatique. Une fois, ma lampe à HEC ne marchait pas et c’est mon coloc’ qui est parti à IKEA pour m’en acheter une autre car je ne savais pas à quoi servait IKEA… Et je n’étais pas courageux, dans le sens où je n’avais jamais pris un risque.

Du coup, je suis parti au Brésil, pays qui m’attirait, afin de voyager dans différentes villes pendant 3 mois : j’ai vu des villes comme Porto Alegre, Curitiba, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Salvador de Bahia etc. Ces grandes villes ont pour moi été une révélation. A l’issue du voyage, je me suis retrouvé dans un village de pêcheurs face à la plage. Je devais entrer quelques jours après.

J’ai essayé de donner un sens personnel à cette idée, et il m’est paru assez naturellement le fait d’aller faire un tour du monde seul, dans un contexte risqué et pendant une longue période. C’est là que je me suis dit : « Faire de sa vie une aventure », c’est faire un tour du monde pendant un an !

Je suis rentré en France, pour boucler mon budget et préparer le tour du monde. J’ai fait comme un bon consultant et j’ai cisaillé le problème : ma mission c’était partir autour du monde seul pendant un an. Il y avait donc plusieurs composantes à traiter grâce à une to-do-list. Par exemple préparer son équipement, organiser sa vie numérique, sélectionner son itinéraire.

 

Comment as-tu sélectionné ton itinéraire ?

Je me suis laissé guider par l’intuition, par mes rêves. Par exemple, j’avais toujours voulu visiter certains pays riches en histoire comme l’Egypte et le Cambodge. Je les ai organisé par zones, et je voulais que mon tour du monde soit un vrai tour du monde, en négligeant le moins possible les zones risquées et originales.

Je suis donc parti d’abord au Moyen-Orient, ensuite en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Il faut savoir que Moyen-Orient et Afrique sont assez peu insérés dans les tours du monde. Je devais ensuite comparer les alliances de compagnies aériennes qui faisaient des billets tour du monde, ce qui était plus simple qu’une due-diligence

 

Comment t’y es-tu préparé ?

Pour se préparer soi-même à un tour du monde, il faut notamment assurer son état de santé ou avoir le nécessaire pour se soigner sur place et être en forme. Pour chacune de ces composantes, je devais tout préparer rapidement, en faisant le vaccin contre la rage, l’encéphalite japonaise, et j’étais loin d’être à jour… Pour être en forme, j’ai fait de l’entraînement physique. Je m’entrainais à la marche et à la course quatre fois par semaine. Je devais avoir un nécessaire de médicaments. Au Cameroun, j’ai traversé des zones reculées. Je suis allé sur la Ring Road, au nord-ouest du pays. Je pouvais souvent avoir des ruptures d’approvisionnement en médicaments, alors que n’importe quelle blessure en zone tropicale peut dégénérer rapidement à cause de l’humidité. Concernant l’équipement, je devais avoir de quoi être à l’aise aussi bien au Gipsy Bar, une boîte de nuit à Nairobi que dans la brousse de Manaus au Brésil !

 

Quels sont tes conseils pour les étudiants qui passent leurs oraux ?

L’important c’est de savoir qui on veut devenir. C’est tout l’intérêt des entretiens en école que de stimuler cette réflexion sur soi-même. Cela signifie qu’il faut se poser plusieurs questions. Qu’est-ce qui me rend fondamentalement heureux ? Quelles sont les valeurs qui nous importent ? Quel sera mon mode de vie dans 10 ans ? Ces questions sont importantes non seulement pour les oraux, mais pour la vie elle-même.

Pour ma part, j’aimerais bien être aventurier-écrivain, mener des expéditions qui m’intéressent et écrire des livres dessus, comme Sylvain Tesson ou Patrice Franceschi.

A court-terme, ce qui m’intéresse le plus, c’est d’explorer les relations entre l’alpinisme et la plongée, entre deux extrêmes. J’y vois beaucoup de points de convergence.  Si je devais m’imaginer une expédition originale, ce serait être au contact de ces deux contraires en me formant à l’alpinisme dans les Andes, mais aussi en apprenant à explorer des cavernes en plongée spéléologique au Mexique. Explorer ces deux extrêmes me permettraient de grandir personnellement. J’aimerais bien écrire des livres, lyriques et poétiques sur les univers que sont les sommets et les cavernes, ou alors des guides pour apprendre efficacement à plonger ou gravir des montagnes.

J’ai constaté que le monde de l’aventure est devenu très spécialisé, avec des puristes pas forcément soucieux de parler à ceux qui mènent une vie « normale » : on a d’un côté des puristes un peu sectaires et de l’autre des acteurs commerciaux, du tourisme d’aventure, qui le font sans véritable ambition de transmettre l’esprit et les idéaux de l’aventurier. J’aimerais être un passeur, rendre les valeurs d’aventure accessibles à tous, c’est pourquoi j’ai créé un blog, fait des bouquins, pour rendre l’aventure accessible à tous.

 

Aujourd’hui, quelles sont tes activités professionnelles ?

Je suis sur plusieurs projets. J’essaye de vivre de mes passions. Ma première passion est l’éducation : pendant 2 ans j’ai donné des cours à domicile ou en ligne avec ma propre autoentreprise. L’autre est le voyage : j’essaye de développer mes blogs, ma présence sur les réseaux sociaux et mes bouquins. J’ai donc une activité assez lucrative et une autre qui ne l’est pas. Par ailleurs, j’essaye de nouvelles options.

Ou bien j’arrive à vivre en alternant périodes de voyages et périodes de travail. Partir une fois en tour du monde 2 ans, c’est possible quand on a travaillé 1 ans et demi ou deux ans. Mais j’essaye de trouver un projet nouveau pour vivre de nouvelles aventures.

Ou bien j’essaye de ne plus dissocier les deux mondes en explorant des pistes dans les pays émergents pour des questions d’opportunités. J’ai monté une affaire en Guyane française et j’accompagne un entrepreneur en Afrique francophone, qui développe son groupe de conseil (marketing et RH). Dans ces projets, ce qui m’intéresse, c’est que ce sont des projets qui ont un rapport direct avec ma formation et qui s’effectuent dans des géographies exotiques où l’aventure est quotidienne. Par exemple, cet été, je pars en Côte d’Ivoire pendant 3 mois pour catalyser une levée de fond.

 

Tu te vois où dans 10 ans ?

Au sommet de l’Everest et dans ta bibliothèque.

 

Un dernier mot ?

Ayez le courage d’être vous-mêmes, c’est la condition du bonheur.

 

Pour ceux qui désirent découvrir l’histoire de Matthieu Alfré, sachez qu’il a publié deux ouvrages :

– un livre d’images sur son tour du monde : http://www.amazon.fr/gp/product/B018C3SI9Q/

– le premier tome de son récit : http://www.amazon.fr/gp/product/2955650919/