À l’occasion des élections européennes le 26 mai prochain, Business Cool vous propose des interviews (Virginie CalmelsAlexandre JevakhoffPierre, président de la tribune étudiante de l’emlyon ), des analyses (Quelle place pour la politique en école ?) et des études sur les relations entre écoles de commerce et politique. Jean Arthuis, eurodéputé et ancien ministre, a accepté de répondre à nos questions.

Ancien élève de Audencia puis de Sciences Po Paris, Jean Arthuis passe une première partie de sa vie dans un cabinet d’audit puis dans son cabinet d’expertise comptable.

Après avoir été élu maire en 1971, puis conseiller général en 1976, il accède au Sénat en 1983. Il totalisera 25 années au palais du Luxembourg. À partir de 1986, sa carrière politique prend une dimension nouvelle puisqu’il est nommé secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires sociales et de l’emploi (un an) puis secrétaire d’État chargé de la Consommation et de la concurrence en 1987 (un an). Sous Jacques Chirac, d’août 1995 à mai 1997, il devient ministre de l’Économie et des finances, au cœur du passage du franc à l’euro.

À partir de 2002, et ce jusqu’en 2011, Jean Arthuis est président de la commission des finances du Sénat puis il est élu député européen en 2014. Au parlement à Strasbourg, il occupe actuellement la fonction de président de la commission des budgets.

 

Comment avez-vous été amené à intégrer Audencia (anciennement Sup de Co Nantes) et à faire de la politique ?

Mes parents étaient marchands de volaille à Château-Gontier dans la Mayenne et ils rêvaient que je les rejoigne dans leur commerce. Après mon bac, mes professeurs m’ont poussé à faire des études supérieures et j’ai finalement été admis à Sup de Co Nantes (actuellement Audencia) après avoir réussi le concours. J’avoue que je ne savais pas très bien quelle allait être mon orientation professionnelle, j’ai préparé l’expertise comptable. Ça s’est plutôt bien passé au niveau des études, je suis sorti major de l’école. J’ai réussi à intégrer Sciences Po puis à la sortie, je suis entré dans un cabinet d’audit américain, Arthur Andersen.

J’avais aussi créé la Jeune Chambre économique, en 1969, et la presse locale rendait compte de nos travaux pour développer le territoire de Château-Gontier. À 26 ans, il m’est venu l’idée de me présenter aux élections municipales pour proposer une alternative. Contre toute attente, j’ai été élu maire. J’ai dû aussi créer mon cabinet d’expertise comptable à Paris où j’avais des relations professionnelles et progressivement, la vie politique m’a absorbé presque complètement.

 

Que vous a apporté Audencia ?

Sup de Co a été un moment de réflexion et d’acquisition de quelques outils techniques et professionnels pour tenter de construire mon destin. On nous a ouverts sur une certaine vision du monde, sur la mondialisation notamment qui commençait à se manifester.

Donc ce que m’a apporté Sup de Co, c’est une ouverture sur le monde, de l’entreprise et de l’économie, en particulier la microéconomie. L’orientation vers l’expertise comptable, c’était au fond : comment rendre compte de l’action que l’on mène ? Et donc ce n’est pas un hasard si par la suite, dans les fonctions que j’ai exercées, il s’agissait plutôt d’économie.

 

Envisagiez-vous déjà de faire de la politique ?

Rien ne me prédestinait à l’exercice de mandats politiques, ça a été une prise de conscience progressive. Mai 68 a incontestablement joué un rôle, c’était une invitation à s’engager dans la vie publique.

 

Quelles qualités faut-il pour se lancer en politique ?

Pour remplir des fonctions politiques, je pense qu’il faut simplement avoir une conscience de la communauté dont nous sommes membres. Tout en gardant en tête que la démocratie est populaire et que chaque citoyen a un rôle éminent à jouer. Je me souviens qu’à l’époque où j’envisageais de me présenter aux municipales de Château-Gontier, mes parents étaient toujours très critiques envers les élus qui administraient la commune et je leur avais dit « vous ne pouvez pas être critiques sans avoir été candidats vous-mêmes ». Voilà comment je me suis décidé à me présenter.

 

Pensez-vous qu’il y ait un désintérêt pour la politique en ce moment, notamment des jeunes générations ?

Je ne crois pas qu’il y ait un désintérêt, je rencontre beaucoup de jeunes qui s’intéressent à la chose publique mais qui sont entrés dans la globalisation, c’est-à-dire qu’ils se sentent autant citoyens du monde que citoyens français ou européens. Il faut reconnaître ce qui nous rassemble à travers nos valeurs, l’Histoire, mais surtout nous devons nous projeter vers l’avenir et imaginer le monde dans lequel nous entendons vivre. Ceci suppose une implication personnelle, cela peut être dans l’exercice de mandats publics. J’avoue que jamais je n’aurais pensé passer autant de temps en politique.

Chacun d’entre nous doit s’intéresser à la politique pour ne pas l’abandonner à ceux qu’on appellera « politiciens ».

 

Faut-il renforcer les liens public/privé ?

Les passerelles sont sûrement nécessaires mais le vrai sujet, c’est celui de la gouvernance. Qu’il s’agisse d’une école, d’une commune, d’une juridiction ou d’une entreprise, ce qui compte, c’est la gouvernance. Les principes de bonne gouvernance et de management doivent être les mêmes dans le public et dans le privé.

 

Y a-t-il un message que vous aimeriez transmettre à des étudiants en école de commerce à l’approche des élections européennes ?

Nous sommes dans la mondialisation, c’est le village planétaire. Et pour la première fois depuis l’avènement du phénomène humain, l’Homme pourrait rendre impossible la vie sur Terre, par la dégradation des climats ou par le déclenchement d’une folie nucléaire. La responsabilité politique n’a donc jamais été aussi prégnante qu’aujourd’hui. Dans ce monde désorganisé, les menaces sont multiples. Elles peuvent être sécuritaires à l’image du phénomène migratoire qui va aller en s’amplifiant puisque la population d’Afrique subsaharienne va doubler dans les 35 ans qui viennent. Menaces climatiques. Menaces liées au digital puisqu’il n’y a pas de géant digital en Europe.

Et si nous ne voulons pas que le monde soit dirigé par les États continents que sont les États-Unis d’Amérique, la Chine, la Russie, l’Inde et demain peut-être le Brésil, si nous ne voulons pas dépendre des multinationales de la finance ou du numérique, il y a urgence à construire une Europe disposant d’une autonomie stratégique, qui prend à son compte des missions que les États ne peuvent plus assumer seuls sur le plan national. Ceci nous engage politiquement.